Mohamad Omran, Mohamad Omran, © Mohamad Omran.
Critiques arts visuels

Engagements parallèles

Tammam Azzam / Mohamad Omran

En prolongement de l’article « Syrie : bouleverser les représentations dominantes est un art », paru dans le numéro 75 de Mouvement (actuellement en kiosque), réflexions sur l’opposition des artistes syriens au régime Baas, entre acte militant et expression d’une solidarité apolitique.

 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 23 déc. 2014

 

 

« L’artiste est la voix de son peuple, il doit s’engager pour demander la liberté et le changement, il exprime le monde dans lequel il vit » affirme Mohamad al Roumi (1), initiateur de la Caravane culturelle syrienne. À 70 ans, le photographe et cinéaste témoigne d’un parcours artistique militant inspiré par l’esthétique sociale de Rodtchenko et l’engagement politique des constructivistes du Groupe Octobre. Artistes et intellectuels syriens, exposés aux représailles arbitraires du régime, incarnent une force d’opposition naturelle à la dynastie des Assad. Dans les années 1980, ils sont nombreux à s’investir dans des actions collectives, soutenues par les syndicats de professions libérales pour réclamer la fin de l’état d’urgence, la libéralisation de la parole publique et la démocratisation de la politique. En juillet 2000, l’intelligentsia syrienne appelle au respect des droits de l’homme et au pluralisme politique avec le « manifeste des 99 ». Ce mouvement pétitionnaire ouvre le « Printemps de Damas » alors que Bachar Al-Assad accède au pouvoir après la mort de son père Hafez. Le plasticien Tammam Azzam (2) considère « l’art né avec la révolution de 2011 [comme] une révolution en soi après un long moment de censure ». L’expression artistique porterait en elle celle des « syriens qui souffrent d’injustice depuis plus de cinquante ans – et non pas trois ans » aux oreilles d’un « monde silencieux face à cette horrible situation ». Selon lui, le street art, qui n’était pas connu en Syrie avant la révolution, symbolise d’ailleurs la volonté du peuple à s’autodéterminer. Depuis 2011, « il y a un mouvement chez beaucoup de jeunes plasticiens, poètes et écrivains syriens qui rappelle tous ceux qui ont accompagné les révolutions, suite à la chute de régimes oppressifs », constate al Roumi. Pourtant « beaucoup d’entre eux doivent abandonner leur art pour essayer de sauver leur famille » rappelle Azzam qui s’est expatrié à Dubaï en septembre 2011 avec sa femme et sa fille. En France depuis 2007, Mohamad Omran, sculpteur et dessinateur, souligne quant à lui que les artistes dissidents quittent la Syrie ou exposent au Liban, même si « le régime se sent plus menacé par le cinéma, plus populaire et immédiatement diffusable sur le net, que par les arts plastiques, au public rare. »

 

Se détourner de la politique, réinventer le social

Contrairement aux précédentes, la génération d’Omran et d’Azzam, respectivement nés en 1979 et 1980, a grandi sous l’égide d'un parti unique, le parti nationaliste Baas au pouvoir depuis 1970 suite à un coup d’État militaire. Elle « n’est pas vraiment engagée politiquement. [Elle] se moque de cet état sans être politisée » confie Omran. L'artiste « ne croit plus dans l’opposition politique », laquelle laisse Daesh s’exprimer pendant que la population paie l’intervention militaire de l’Occident et que le Liban croule sous les réfugiés. « Je m’exprime en tant qu’artiste, en solidarité avec mon peuple. Il s’agit d’un engagement humanitaire plutôt que politique » poursuit-il. Tammam Azzam « préfère [se] considérer comme faisant partie d’un mouvement proprement artistique ». Pour Mohamad Omran, « Il faut trouver des solutions humanitaires. Le devoir de l’artiste est de créer des ateliers dans les camps de réfugiés, de faire des projets à long terme avec les enfants. Mais l’accès aux camps reste très difficile voire interdit… » Aussi participe-t-il à différentes initiatives culturelles non lucratives telles que la Caravane Culturelle Syrienne, aux côtés de Mohamad al Roumi et de Tammam Azzam. Selon son fondateur, ce projet nomade entend « parler du peuple syrien, récemment oublié par les médias » par le biais d’expositions, de projections, de théâtre de rue et de performances dans l’espace public. « Notre but est d’aller à la rencontre de la société civile occidentale qui ne connaît pas la Syrie, entend parler de djihadistes etc. et pense qu’il s’agit d’une autre planète » explique-t-il. À l’heure où les médias occidentaux semblent enterrer la révolte civile sous les bombes et l’intégrisme religieux, oubliant au passage la barbarie du régime d’Assad, al Roumi rappelle que « le peuple ne baisse pas les bras, beaucoup d’associations humanitaires et sociales naissent en Syrie et ailleurs » (3).  La Caravane Culturelle Syrienne tend d’ailleurs à devenir une association pérenne, indépendante et militante – mais non partisane -, soutenue par des intellectuels syriens et européens. « L’idée est de créer une plateforme d’échanges culturels en Europe, en collaboration avec d’autres associations, pour diffuser la culture syrienne au-delà de la situation actuelle du pays », envisage Mohamad al Roumi.

 

 

1. Né à Alep en 1945, Mohamad al Roumi est photographe et réalisateur, diplômé des Beaux-arts de Damas. Membre du Parti communiste syrien, il est expulsé de Syrie en 1992 et vit actuellement à Paris. Peintre de formation, ses photographies et films portent la marque d’un engagement politique social à travers le portrait de lieux et de populations en marge. À 19 ans, il voyage à Madrid dans une Espagne dominée par Franco. Aux côtés d’artistes espagnols, il participe alors à des actions culturelles anti-franquistes. Depuis 2011, il préside l’association Souria Houria pour la défense d’une Syrie libre, démocratique et respectueuse des droits de l’homme. En janvier 2014, il participait à Visages de Syrie – La vie qui résiste au Mucem, aux côtés du collectif de cinéastes syriens Abounaddara ( lire l’article de Catherine Bédarida « Syrie le visage des sans noms » dans le n°74 de Mouvement).

2. Lire l’article « Syrie : bouleverser les représentations dominantes est un art » dans le n°75 de Mouvement.

3. Parmi ces associations, on peut citer le Collectif du développement et du secours syrien (CODSSY, fondée en 2012), la « Ligue humanitaire pour une Syrie libre » (LHPSL, fondée en 2011), l’association pour les femmes rurales ou réfugiées syriennes fondée par la romancière Samar Yazbek, auteure de Feux croisés, journal de la révolution syrienne (Éd. Buchet-Chastel, 2012), l’association de soutien à la Révolution syrienne Souria Houria (fondée en 2011).