<i>Dance & Resistance</i> d'Amanda Pina Dance & Resistance d'Amanda Pina © Nadaproductions.

Entrez dans la transe

Amanda Piña

Amanda Piña n’est pas familière des scènes françaises. Cette chorégraphe chilienne installée en Autriche profite de son invitation au festival Dañsfabrik pour initier les spectateurs brestois au rituel néo-futuriste de Dance & Resistance

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 14 mars 2017

Un claquement de mains timide donne le signal de fin avant la pluie d'applaudissements. Jusque là, rien de notable, si ce n’est que les spectateurs, rassemblés en cercle sur la scène, s’émeuvent face à une piste vide. Ni les danseuses de Danse & Resistance, ni les musiciens, ne se lancent dans l’arène. Ils restent aux côtés de leur public et applaudissent avec lui. Les regards s’entrecroisent, dérivent d’un visage à l’autre, tout être humain confondu. Séance d’autocongratulation ou pièce participative ? La chorégraphe chilienne Amanda Pina n’a eu recours ni à l’une ni à l’autre pour ouvrir une brèche propice à la métamorphose.

D’emblée, la scénographie englobante, signée du plasticien Daniel Zimmermann, rompt avec les codes de la représentation frontale. Protégé derrière des voiles blancs, un espace circulaire, collectif et horizontal se dessine sur le plateau. À l’intérieur, dans une lumière crue, quatre femmes ornées d’un collier à pointes immenses marchent en ronde de manière protocolaire, au rythme répétitif de percussions. Pour tout décor, les logos des plus grandes multinationales (banques et assurances, BTP, compagnies pétrolières, etc.) – paradoxalement inspirés par des éléments naturels – défilent indifféremment ou se déclinent en motifs papier-peints sur les surfaces qui emmurent la scène.

Photo : Nadaproductions

Bourreaux et victimes cohabitent dans cet espace à la blancheur immaculée. Les emblèmes contemporains de la colonisation et de l’exploitation intensive des ressources avec l’écho de danses rituelles en voie de disparition. La chorégraphie de Danse & Resistance s’inspire des gestes des Kiribes, menacés sur leur île par la montée des eaux ; de ceux venus d’Arizona où la majorité des indiens Navajos sont parqués dans des réserves, ou encore de ceux venus d’Indonésie, terre promise pour l’agressivité des investissements étrangers.

 

L’irrésistible attraction

Bientôt, des grésillements électroniques court-circuitent le cérémonial des performeuses. Leurs mouvements se saccadent une fraction de seconde, leurs incantations s’étranglent. Une fusion s’opère entre acoustique et électronique, « traditionnel » et « contemporain », organique et artificiel. Les danseuses éclatent le cercle (ou élargissent l’espace du rituel) en disparaissant dans le public. Des spectateurs/figurants de tous âges sortent de l’ombre et rejoignent la ronde, les bras chargés d’objets que l’on imagine emprunts de sacré. Sur l’une des offrandes, le logo de Shell (2e leader mondial sur le marché du pétrole) en forme de coquillage devient le symbole d’une divinité moderne, l’industrie pétrolière. Par vagues successives, les rythmes s’accélèrent. Les nappes électros saturent l’atmosphère et infusent leur énergie en profondeur en s’emparant des corps des spectateurs comme des danseuses.

Elles, s’abandonnent bientôt en solo extatique dont les mouvements tantôt emportés tantôt telluriques confinent à la free party sur sonorités tribe, décrochant au passage des hochements de tête parmi les spectateurs. Au sommet de la transe, la tension fond progressivement sur une dernière image hallucinogène : les interprètent se métamorphosent une dernière fois en créature mythologique aux faux airs de Kali, déesse hindoue de la destruction.

Les statistiques alarmantes sur la mortalité chez les populations autochtones et indigènes, exclues de la scène politique nationale et internationale, Amanda Piña n’en souffle mot. Elle, choisit de rendre visible sur la scène des théâtres occidentaux la vivacité hors du temps de ces pratiques culturelles écrasées d’un revers de grue ou de capitaux. Sans imposer de lecture : ce processus ritualisé de mutation présage-t-il le noyautage de ces cultures par l’Occident ou amorce-t-il le retournement d’un ordre vertical par sa capacité à entraîner dans la danse nos corps de spectateurs trop bien dressés ?

 

> Dance & Resistance d’Amanda Piña a été présenté du 27 février au 2 mars au Quartz, Brest (Dañsfabrik)