© Lisandro Rodriguez
Critiques Performance

Estás conduciendo un dibujo

Librement inspiré d’une citation de John Berger, l’artiste argentin Lisandro Rodriguez embarque ses spectateurs dans une aventure à moto pour une performance à la gloire des impromptus liens de confiance qui se tissent parfois entre deux inconnus.

Par Salomé Kiner De Dominicis publié le 15 sept. 2020

Au Théâtre Saint-Gervais, les équipes de Estás conduciendo un dibujo (Tu conduis un dessin), projet de Lisandro Rodríguez, entretiennent un mystère taquin en vous remettant votre panoplie de voyage : un sac avec une pomme, une bouteille d’eau et des crayons, un casque de moto et un pacte de confiance à signer avant le départ. « Et maintenant, laissez-vous aller », glissent-ils aux passagers-spectateurs qui montent chacun sur une moto qui se lance bientôt dans les rues de Genève. Les chauffeurs sont des bénévoles recrutés dans les clubs locaux – le mien s’appelle Alain F., il a le visage en diamant, la barbe en fer à cheval et la bedaine hédoniste sous un tee-shirt souvenir à la gloire des trésors birmans. Depuis trente ans qu’il pilote des grosses cylindrées, il a sillonné toute l’Europe. Mais balader un.e inconnu.e. sur les routes de son canton, c’est une expérience inédite.

À l’origine de cette œuvre « pour un spectateur » créée pour la 5e Biennale de la Performance à Buenos Aires, puis présentée au Festival La Bâtie du 28 août au 13 septembre, il y a une phrase de John Berger tirée du Carnet de Bento selon laquelle « on pilote un dessin », et où il établit un rapprochement entre « les arrondis du croquis et les courbes esquissées par la moto ». Coincé en Argentine à cause des mesures sanitaires, le metteur en scène Lisandro Rodriguez a rédigé une note à l’intention des motards : « il faut se glisser dans la peau du passager et réaliser que le seul fait de monter sur une moto est déjà une expérience extraordinaire. Et c’est là que notre travail devient sensible, puisqu’il faut comprendre comment l’autre vit l’expérience. C’est comme si on pilotait en étant l’autre, à travers ses propres sensations. En quelque sorte, ce n’est pas moi qui conduis la moto, c’est le corps, le pouls, le poids, la tension du passager qui façonne ce voyage. » Joint par téléphone à son studio de recherche et de production scénique Los Vidrios, il nous explique comment la phrase de John Berger l’a poursuivie jusqu’à ce qu’elle se prenne la forme d’un geste artistique : « l’œuvre de John Berger repose sur l’ouverture du regard. Dans mon travail, j’explore la mise en présence ou en absence du regard. En mettant sa maxime en action, je voulais engager un dialogue performatif entre ces deux approches. »

 

Sortir la création des théâtres

Accrochée à la taille d’Alain F., les sensations se renouvellent. Les quais embouteillés du Rhône, les marquises des hôtels de luxe, les sorties de chantier, le petit bois de Carouge, les écoliers à vélo sur les voies de mobilité douce, les premiers corps de ferme à la sortie de la ville, les parfums sylvestres qui dévalent les flancs du Salève : tout ce qui se dilue d’habitude dans la banalité d’un environnement familier prend une dimension nouvelle, émouvante, sublimée. Comme s’il suffisait de modifier le contexte – la billetterie du festival, le pacte de confiance, l’intimité de la moto, l’inconnu au volant et l’impact indirect de l’intention de l’artiste – pour que le paysage devienne la scène ou le tableau, le sujet d’une expérience et non plus le simple décor d’une agglomération urbaine. « C’est la fonction même de l’art : opérer une coupe dans l’espace et le temps. Mais cette idée reste trop limitée à la salle de théâtre, je voulais la sortir de là. En montant sur la moto, le spectateur accepte une série de conventions – explicites ou non – qui font que tout ce qui va se passer fera partie de l’œuvre. »

À mi-chemin, Alain F. s’arrête sur le parking d’un centre équestre et me tend plusieurs accessoires, dont une paire d’écouteurs qui diffuse une musique électronique atmosphérique composée pour la performance. « Ils disent que c’est pour vous détendre. Moi, personnellement, c’est le genre de musique qui m’énerve, parce que je ne jure que par Deep Purple et Rammstein. » On plaisante. On papote. Nos mondes se reniflent. Alain F. aime bien la culture, « surtout les pommes de terre et les poireaux ». Un cavalier passe et salue notre drôle de binôme. La moto, c’est « pour se sentir libre, un peu comme un oiseau ». Il me commente le choix de son itinéraire : « je voulais un endroit sympathique et calme, pour ne pas vous stresser dans la circulation ». Sur le chemin du retour, il peste contre les cyclistes qui ne respectent pas le code de la route et leurs pistes trop larges qui rendent la ville de Genève cauchemardesque pour les voitures.

 

Croire en quelque chose

« En cette période où être ensemble est si rare et à la fois si précieux et nécessaire, je pense que la valeur du travail et la volonté de participer à un projet commun est indispensable pour croire en quelque chose », écrit encore Lisandro Rodriguez dans sa lettre aux chauffeurs. Pour l’artiste confiné depuis plus de six mois, cette expérience est réussie là où elle créée un lien de confiance bienveillante, une rencontre singulière des corps dans un monde où l’attention à l’autre traverse une crise sans précédents. « Le pilote, en quelque sorte, est le premier spectateur de l’œuvre : c’est lui que je dois commencer par conquérir. S’il n’adhère pas à mon idée, il ne pourra pas la transmettre. »

A Buenos Aires, où les taxis sont connus pour leurs gueules patibulaires et leurs tchatches de tangueros, il n’est pas surprenant qu’un voyage se transforme en petite scène de théâtre. Cette familiarité influence-t-elle la réception de l’œuvre de Lisandro Rodriguez ? À Genève, où les chauffeurs et les programmateurs ont été briefés à distance par l’artiste, en contact permanent avec les équipes qui accompagnent son projet, l’expérience est forcément différente, puisque menée dans un contexte aux antipodes. « Pourtant, la situation actuelle fait qu’un peu partout sur cette terre, un chien a plus de liberté qu’un être humain dans la rue. Dans ces conditions, nous les artistes avons la responsabilité de proposer un changement de paradigme, une théâtralité sans écran, un monde nouveau, différent de celui qui est le nôtre actuellement et qui est complètement shooté au capital, à la médecine corporative, à la folie et à la peur. » Lisandro Rodriguez parle plus vite, l’inquiétude a pris le pas sur la diction pédagogique de celui qui cherche à transmettre une œuvre au message limpide : « Aujourd’hui, ce qui manque le plus cruellement aux artistes argentins, ce ne sont ni les lieux de travail ni l’argent des subventions. Ce sont les politiques culturelles. Il y a un manque de créativité et de soutien en relation à l’importance de l’art dans la vie des individus, et que la pandémie souligne. Dans ce contexte de grande incertitude, il faut que le pouvoir en place réfléchisse au regard global qu’il accorde à la culture dans cette société, qu’il nous donne une perspective dans laquelle on puisse se projeter à long terme. »

De retour au théâtre Saint-Gervais, Alain F. a rejoint ses collègues qui l’attendaient pour une glace. Je découvre qu’il boîte : un problème au genou qui l’empêche de prendre avec eux la route des Grandes Alpes à l’occasion des jours fériés du Jeûne genevois. Émus, nous nous saluons sans emphase, comme deux inconnus qui se quittent en partageant un souvenir.

 

> Estás conduciendo un dibujo (Tu conduis un dessin) de Lisandro Rodríguez a été présenté du 28 août au 13 septembre à Genève, dans le cadre du Festival La Bâtie