<i>Concours européen de la chanson philosophique</i> de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre Concours européen de la chanson philosophique de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre © D. R.
Critiques Théâtre

Eurovision philosophique

Chansons écrites par des intellectuels en langue originale, interprètes venus pour « donner le meilleur d’eux-mêmes », musique live, jury international et décor bardé d’écrans : bienvenu dans le Concours européen de la chanson philosophique. Avec leur nouveau spectacle aux allures de show télé, Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre continuent d’inventer des formes improbables pour mettre en scène la pensée.  

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 23 sept. 2019

 

Massimo Furlan déboule sur scène avec un petite glissade que Nikos Aliagas n’aurait pas désavouée, vite rejoint par Nina Negri dans ses habits de lumière de parfaite icône glamour. Respectant les codes du genre, que tout gamin des années 1990 connaît par cœur à quelques détails près, les maîtres de cérémonie commencent par rappeler les règles du jeu. Ce soir, donc, onze interprètes viendront chanter des chansons inédites – dont les paroles ont été écrites par des intellos européens et la musique composée par la Haute école de musique Vaud Valais Fribourg – pour tenter de remporter la victoire. Qui sera le grand gagnant ? Ce n’est pas seulement « vous qui décidez » comme le voulait le leitmotiv de la Star Ac’. Un jury composé de penseurs est aussi là pour noter les performances et faire pencher la balance. Monté sur un petit promontoire mobile qui avance ou recule, il est ce 7 septembre composé de la présidente Vanessa Salami (aka Claire de Ribaupierre, co-créatrice du spectacle), Vinciane Despret philosophe belge travaillant sur l’intelligence animale, Philippe Artières, historien des anonymes et des marges, et Mondher Kilani, anthropologue suisse connu pour ses travaux sur le cannibalisme.

Ces présentations faites, Massimo Furlan balance une dernière punchline, qui ferait un parfait slogan, « Une société qui ne se pense pas, c’est une société malade », et le candidat slovène vient ouvrir le bal. « On being » la chanson qu’il interprète a été écrite par le philosophe et psychanalyste Mladen Dolar. Proche de Slavoj Žižek, il s’amuse à y déconstruire le cogito de Descartes en dévoilant la manière dont la philosophie s’est historiquement construite sur l’exclusion (des femmes, des non-occidentaux, des êtres vivants…). Avec son costume-pingouin, Davide de Vita singe une sorte de Chaplin débarqué à Broadway ou dans un épisode de Glee. Sur les écrans qui se déplacent en rythme, mots clés et paroles sont projetés en temps réel. L’applaudimètre est encore un peu timide, le jury enthousiaste. Prenant visiblement un malin plaisir à jouer son rôle, l’historien Philippe Artières rappelle, avec une once de dandysme que « pour se connaître soi-même, il faut connaître les autres… »

p. D. R.

 

TedXification ?

Chaque interprète charrie avec lui un univers entier, imaginé sous toutes ses coutures. De l’absurde métier qu’il pratique dans le civil, aux costumes de Séverine Besson qui rivalisent d’inventivité, à la scénographie évolutive, jusqu’au style musical pensé pour résonner avec les différents sujets abordés par les paroles : pop sucrée et inoffensive pour la chanson de Michela Marzano qui fait l’éloge de nos fragilités ; longues plages sonores soutenant la « complainte du cosmos » écrite par le théoricien du droit Ánde Somby, pour ne citer que les candidats italiens et norvégien. Pas de jingle assourdissant, ni de plages de publicités ou de numéro de téléphone répété toutes les cinq minutes, mais du show, du grand, comme on en voit finalement rarement au théâtre. Naviguant de surprise en surprise, on rit et s’amuse beaucoup dans cette Eurovision philosophique. Mais quelque chose vient aussi grincer, et c’est justement ce frottement qui intéresse Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre.

Quand il en vient aux tentatives d’hybridation entre entertainment, culture populaire et débat d’idées, les deux artistes n’en sont pas à leur premier coup d’essai.  Il y a deux ans, ils questionnaient la notion d’hospitalité avec les habitants d’un village du Pays Basque, la Bastide-Clairance, on pense également aux Héros de la pensée, grandes traversées performatives de 26 heures pendant lesquels des intellectuels débattent de concepts classés par ordre alphabétique, à tâtons, et faisant le pari que des accidents féconds émergeraient forcément, le temps, la fatigue (et dans sa version initiale, l’alcool) aidant.

Aussi, à chercher la pensée uniquement dans les moments où le jury prend la parole, on pourrait voir dans Le concours européen de la chanson philosophique un rétrécissement de l’espace où elle peut se déployer, une forme de TedXification rendant les idées facilement ingérables, efficaces, percutantes. Cela même si les membres du jury - et Vinciane Despret tout particulièrement - font preuve d’un maestro bluffant dans l’exercice, réussissant dans une langue extrêmement simple, avec beaucoup de joie et de générosité, à véhiculer des idées essentielles dans le contexte contemporain de crise écologique, notamment celle que l’intelligence n’est pas l’apanage de l’humain. On regrette que le jury ne fasse aucun commentaire sur les performances des jeunes chanteurs, les mélodies, ou la qualité littéraire des textes, car c’est bien là que se joue l’essentiel. Dans l’effort fait par ces onze intellectuels européens pour métamorphoser leurs sujets de recherche en poème et dans l’émotion véhiculée par la mélodie, c’est une intelligence sensible qui naît. Une intelligence de la forme à défendre, à l’heure où les scènes, se rêvant politiques, tombent souvent dans l’écueil du didactisme ou de la banalité polie.

 

 

 

> Le concours européen de la chanson philosophique de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre, du 24 au 28 septembre à la Comédie de Genève ; les 8 et 10 octobre au Carré-Les Colonnes, Saint-Médard-en-Jalles (dans le cadre du FAB) ; les 1er et 2 novembre au Rosendal Teater, Trondheim, les 23 et 24 novembre au Festival de Otono a primavera, Madrid ; les 23 et 24 janvier à Equilibre- Nuithonie, Villars-sur-Glâne ; du 28 au 31 janvier aux 2scènes, Besançon ; les 6 et 7 février au Teatre Lliure, Barcelone ; les 13 et 14 février au NT Gent, Gand ; du 22 au 23 février à ERT Fondazione, Modène ; du 27 au 29 février à la MC93, Bobigny ; les 6 et 7 mars au TLH-Sierre ; les 19 et 20 mars à la Scène nationale de Bayonne ; les 17 et 18 avril au Vilnius Festival ; du 14 au 31 mai au festival Theater der Welt, Düsseldorf