<i>Evel Knievel contre Macbeth</i> de Rodrigo Garcia, Evel Knievel contre Macbeth de Rodrigo Garcia, © Marc Ginot.
Critiques Théâtre

Evel Knievel

Sur la scène dépouillée d’Evel Knievel contre Macbeth, les références s’entrechoquent, se répondent et se télescopent sans jamais être hiérarchisées. Mais le théâtre de Rodrigo Garcia n’en relève pas pour autant de l’absurde : ce dernier tente de renouer avec la force de l’événement.

Par Marie Reverdy publié le 17 mars 2018

Si, pour Beckett, les femmes « accouchent toutes assises à cheval sur une tombe », pour Saint-Augustin, « nous sommes tous nés entre excrément et urine ». À l’absurdité de nos existences, répond la condition charnelle de nos vies. « Je n’ai pas aimé le théâtre de l’absurde », disait Rodrigo Garcia lors de la rencontre organisée en amont de la représentation du 21 novembre à hTh - CDN de Montpellier. Et pour cause, son théâtre non-narratif n’a jamais relevé de l’absurde, d’aucune manière, mais bien d’une modalité d’appréhension du monde qui ne dépend pas de la logique des actions mais de leur consignation. Qu’y a-t-il d’absurde à se dire que toute forme de jugement est extérieure à l’action qu’elle décrit ? Et que chaque connecteur logique échappe, également, aux faits qu’ils unissent ?

Venons-en donc aux faits, et évacuons le reste. Corps monstrueux tant aimé, ne me lâche pas ! Acte un. Saint-Augustin qui déchire. Figures de rois boiteux, titubants. Combat de golf aux clubs d’épée. La supériorité du chien et l’humaine jalousie. Godzilla et les sorcières. Eden en 3D, Darwin, les pompes funèbres, Philippe Stark, deux nains, de la viande panée et des cornets de glace. La folie d’Orson Welles et la chute d’Evel Knievel. L’orateur Lysias, fils d’un marchand d’armes qui, parait-il, soignait particulièrement ses intro et faisait un usage artistique de la langue dite familière… Sans oublier que la majeure partie de notre vie est composée des expériences que nous n’avons pas faites.

Le kaléidoscope de Evel Knievel contre Macbeth reconfigure sans cesse notre regard, nous invitant à adopter l’œil de la mouche et sa forme de boule à facettes. Toute la force artistique de Rodrigo Garcia réside dans le déploiement de la perception, mise en récit, et le rythme quasi musical qui la distribue dans l’œuvre, touche après touche.

 

Évènement vs lien causal 

« Evel Knievel viendra rétablir l’évènement ! » martèlent les sorcières pour réveiller les vivants de leurs morts feintes, et éloigner le danger que constitue Orson Welles. La mort de l’évènement est la seule menace métaphysique dans laquelle notre espèce se vautre, car « le lion et la gazelle communiquent. La proie et son bourreau se comprennent. Mais ça, nous autres êtres humains, nous en sommes démunis : privés d'objectivité, nous ne savons pas reconnaître un événement ; nous réduisons la vie à des commentaires » écrivait l’auteur et metteur en scène dans C'est comme ça et me faîtes pas chier. Or, « sans sursauts, une vie n'est pas dignement vécue », rajoutait-il dans Et Balancez mes cendres sur Mickey.

Voilà poindre le sens de l’œuvre hors de la narration, qui ne nous dit pas « la vie est absurde » mais « je voudrais renouer avec l’évènement ».  Est évènement « ce qui évite la chaîne causale, ce qui résiste à la rationalité qui veut l’inscrire dans la causalité ». Rodrigo Garcia nous l’avait annoncé, dans son introduction : « Evel Knievel contre Macbeth na terra do finido Humberto compte cinq chapitres, dix annexes et sept vidéos en bonus, plus un épilogue, le tout mis en ordre avec discernement, de sorte que pour n’y rien comprendre, il faut être bête. » Une bête humaine en somme, une machine à rationalisation, qui ferait perdre au fait sa valeur d’évènement pour devenir un simple maillon dans la chaîne causale et nous priverait d’en faire l’expérience.

Mise en crise de la représentation et Art de la performance. Macbeth est guidé par la peur et la culpabilité, incapable d’admettre que « what's done cannot be undone ». Voilà pourquoi l’évènement le submerge. Enivrée de pouvoir, la folie est vagabonde, elle passe du personnage au comédien qui l’incarne, de Macbeth à Orson Welles. Une clavicule cassée par-ci, une fracture des pisiforme et scaphoïde par-là, Evel Knievel a accueilli, quant à lui, l’évènement. Voilà pourquoi il le maîtrise. Vêtu d’un costume brillant, avec courage et sans témérité, en remontant sur sa moto malgré les chutes tout en militant pour le port du casque obligatoire, il sort vainqueur du combat qui l’opposait à Macbeth.

Expérience ataraxique contre Rationalisation à la folie ou Evel Knievel contre Macbeth, dans l’œil kaléidoscopique de la mouche c’est du pareil au même. Mais dans quelques-unes de nos irrépressibles profondeurs, voir Macbeth en lieu et place de Orson Welles, c’est aussi rendre au théâtre sa terrifiante capacité à faire évènement. La revanche des sorcières…

 

 

> Evel Knievel contre Macbeth de Rodrigo Garcia a été créé du 17 au 23 novembre au hTh, Montpellier ; du 15 au 18 mars au Théâtre Vidy, Lausanne