<i> La petite fille de Monsieur Linh</i> de Guy Cassiers, La petite fille de Monsieur Linh de Guy Cassiers, © Kurt Van der Elst.
Critiques Théâtre

exil exit

Aïnhoa Jean-Calmettes

Thématique, comme à son habitude, le Cabaret de curiosités se penchait cette année sur les migrations. Sous le nom exil exit, le festival annuel du Phénix de Valenciennes réussit le pari, hautement périllieux, de traiter artistiquement cette question en évitant tous les écueils de la moralisation et de l'indignation stérile. 

publié le 26 mars 2018

 

 

« Je crois qu’il ne faut parler que de ça [la question des migrants en France], mais ne jamais croire qu’on sache parler, qu’on ait bien parlé. » Dans une interview publiée dans Mouvement n°94, Marielle Macé fait part de ses doutes dans l’écriture de Sidérer considérer. Dans ce petit livre, elle prend appui sur sa stupeur, face au camp de fortune installé sous la Cité de la mode et du design à Paris, pour débuter une réflexion sur la nécessité de politiser nos indignations. Au Phénix de Valenciennes, en ce premier jour du Cabaret de Curiosités, quelque chose du désir, toujours inquiet, de « toucher juste » qui anime cette auteure était palpable.

 

La crise n’est pas là où l’on croit

Le festival s’ouvre sur les bancs de l’université par un temps de réflexion entremêlant interventions scientifiques et artistiques. S’il est possible de regretter le manque d’échanges et de croisements entre les paroles des uns et des autres, cette rencontre, coorganisée par la scène nationale et l’Agence nationale de la recherche, a judicieusement permis de déplacer légèrement la manière dont la question des migrations est posée dans les espaces politiques et médiatiques.

Chiffres à l’appui, le démographe Patrick Simon rappelle ainsi, à qui refuse encore de l’entendre, qu’il n’y a pas de « crise des migrants » en France – les récents flux d’immigration se chiffrant à 5 pour 1000 habitants – mais bien une crise de la « gouvernance des migrations ». Après avoir tordu le cou à quelques représentations trompeuses – l’immigration coûte cher à la France ; la multiplication des récentes lois répressives à permis de faire baisser le nombre de migrations – il conclue dans une forme d’aveu troublant. « Les sciences sociales ont du mal à penser en dehors de la boîtes des politiques restrictives d’immigration. Quelles seraient donc les perspectives autres, comment faire autrement ? » Et de poser une dernière question brûlante : « Pourquoi donc limiter la circulation à certains et pas à d’autres ? Quel modèle politique justifie ce système à deux vitesses ? »

 

État d’urgence permanent

C’est un chemin d’appréhension plus viscéral que cérébral que dessine Christophe Piret dans Barbaresques, dont il était possible de découvrir, dans l’après-midi, une étape de création. Dans les nappes de musiques lancinantes et omniprésentes, comme dans le texte, presque slamé, par la voix d’outre-tombe du rappeur Arm, un danger sans nom plane. Cette atmosphère, rappelle fugacement le roman de Jean Rolin. Les événements met en scène, dans un futur proche, un narrateur désabusé traversant une France que l’on découvre progressivement post guerre civile.

Le temps paraît figé dans l’urgence et les corps qui habitent le plateau en jouent, s’y opposant dans un rythme volontairement ralenti, ou l’embrassant dans des solos à l’intensité électrique. Face à la situation qui leur est imposée, les quatre danseurs, issus du contemporain ou des danses urbaines, et l’homme de texte tracent autant de trajectoires singulières, les uns fuyants, les autres se changeant en caméléon, les autres peinant à conserver la colère qui les anime. Car dans cette fiction aux accents futuristes, qu’importe la nationalité, plus personne n’a le droit de cité. Plus de distinction entre « nous » et les « autres » : toutes les existences semblent désormais suspendues dans l’illégalité.

 

" Naître une seconde fois "

De ces existences au seuil de l’illégalité, bien réelles cette fois, le metteur en scène Mokhallad Rasem s’est quant à lui fait Chercheur d’âmes. En résidence avec La Chambre d’eau dans le territoire de l’Avesnois, il est parti à la rencontre des réfugiés qui y habitent, et de ceux qui les entourent au quotidien. Il a construit une mystérieuse installation documentaire à partir de leurs récits : quatre versions, semblables et différentes, d’un même film sont projetées sur les quatre faces d’un cube. Ces histoires de rencontres, tendres au delà du tragique, l’auteur refuse de les conjuguer autrement qu’au présent et au futur. Les images et les sons se désynchronisent et à les observer depuis les angles, les versions commencent à se parasiter entre elles. Ce dispositif invite à ne jamais oublier notre point de vue et emmène, sans la forcer, notre attention vers le hors-champ  – le contexte géopolitique, les injustices, la douleur – tout ce qui es tu et pourtant visible à qui veut bien le voir. 

Photo : Kurt Van der Elst

À la conjugaison au présent de Mohkallad Rasem et au futur de Barbaresques, vient s’ajouter le parfum délicat et nostalgique de La petite fille de Monsieur Linh de Guy Cassiers. Seul en scène sur un plateau épuré de noir, Jérôme Kircher se fait narrateur, personnage ou musicien pour raconter avec virtuosité l’histoire d’un vieil homme rescapé et exilé dans un « pays sans odeur ». Pour seul compagnon de jeu, des instruments de musique aux sonorités mêlées, des caméras qui filment en direct et un écran de projection. Les premiers parlent, quand tout le reste n’est que silence, les deuxième permettent au comédien de se dédoubler et d’entretenir d’illusoires dialogues avec lui-même, le troisième projette des mots isolés ou incompréhensibles, des échanges tronqués pour donner corps à la solitude et à la violence de l’impossibilité à communiquer. Ici encore, le danger rode, inexpliqué, la tension se fait plus insistante, un drame reste  en suspens.

En traversant ces expériences esthétiques, la question de la crise soulevée par le chercheur Patrick Simon s’emmêle progressivement à des considérations sur le temps. Chacun à leur manière, Christophe Piret, Mokhallad Rasem et Guy Cassiers nous parlent d’un temps autre, l’un exacerbe l’urgence dans laquelle nous sommes déjà plongés ; l’autre évoque le quotidien et la possibilité de vivre, plutôt que de survivre ; le dernier creuse dans cette matière, et à la première personne, un espace habitable. Ils nous rappellent avec sagesse que « penser en dehors de la boîte » et sortir de la crise est aussi une affaire de rythme.

 

 

> La petite fille de Monsieur Linh de Guy Cassiers, le 28 mars à Espaces Pluriels, Pau ; du 3 au 7 avril à la MC93, Bobigny ; du 10 au 13 avril à la Rose des vents, Villeneuve-d’Ascq ; du 3 au 5 mai au Théâtre de Namur ; du 25 au 31 mai au Théâtre national de Bruxelles

> Chercheurs d’âme de Mokhallad Rasem, les 6 et 7 avril à la MC93, Bobigny

> Barbaresques de Christophe Piret, création les 8 et 9 novembre au Festival VIA, Manège de Maubeuge