No World / FPLL de Winter family. © Photo : Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon.
Critiques Théâtre Performance

Les sens du non-monde

Winter Family

Winter Family propose d’explorer non pas le non-sens du monde, mais le sens du non-monde dans lequel nous vivons. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 22 juil. 2015

Que se passerait-il si le monde était un produit Apple ? Si le dieu Steve Jobs, dans une Keynote en forme de messe, venait nous présenter les merveilleuses fonctionnalités de notre époque ? Bienvenue dans la science-fiction du nouvel opus de Winter Family : No world / FPLL

Virtualité et réel deviennent interchangeable car ils sont équivalents. Combien d’écrans sur le plateau ? Trop. Sur les télévisions latérales, alternent sous-titres et parties délirantes de Candy Crush (ce jeux qui fait fureur et qui consiste, un peu à la manière de Tétris, à dégommer des rangées de bonbons sur fond de musique débilisante). Au fond, sont projetées à un rythme effréné, des navigations aléatoires sur Internet et des vidéos plus ou moins choquantes. Des « lol cats », à toute la gamme d’images de violence que l’on peut trouver sur le Web, ça zappe du coq à l’âne, les grands écarts de registres se multiplient.  Et Ruth Rosenthal, grande maîtresse de cérémonie, de faire le lien en déroulant, point par point, les formidables « avantages » du monde qui est le nôtre (beauté, jeunesse, démocratie sociale, amour…). Pour les faire immédiatement mentir.

À la présentation de « l’application n° 6 » du « No world » dans lequel nous vivons, la nourriture, le spectacle s’emballe. Sur les écrans, images en gros plan des industries agro-alimentaires, enfants mourant et vidéos de vétérinaires, Ruth Rosenthal aux fourneaux à cuire à la chaîne des nuggets. Musique assourdissante. Sur le devant de la scène, joute d’éloquence entre Mahamadou Gassama qui tente de vendre son parcours artistiques pour obtenir des subventions, et Johanna Allitt qui prend le rôle d’une participante de télé-réalité culinaire, et tente d’émouvoir le public pour remporter la compétition. Il faut bien manger, mais manger quoi au juste ?

Si No World / FPLL flirte parfois avec les clichés (chapitre sur la jeunesse), il ne tombe pas dans la dénonciation bas du front de l’ultra-connexion, car la charge critique réside exclusivement dans la monstration. Sur le plateau, ce sont nos pratiques qui se donnent à voir, à peine exacerbées : le zapping est peut-être un peu plus rapide que celui du quotidien, il demeure exactement le même. Cette mise en théâtre crée une distance et permet un retour à soi ironique dont le spectateur reste maître. Elle ne nous propose ni mode d'emploi, ni prêt à penser mais nous met simplement face à nos impasses, à notre capacité à être encore choqués, à réfléchir encore lorsque les stimulis s’emballent et qu’on ne sait absolument plus où donner de la tête.

Mais combien de temps durera ce recul critique ? Aucun spectateur ne mangera les nuggets distribuées de manière extrêmement insistante durant le spectacle. L’histoire ne dit pas si certains d’entre eux sont quand même allés manger McDo ce soir-là.

 

> No World / FPLL de Winter Family a été présenté du 5 au 12 juillet 2015 au Festival d’Avignon

Les 26 et 27 janvier 2017 à la Gaité lyrique, Paris dans le cadre de l'exposition Lanceurs d'alerte