<i>Deep are the woods</i> d'Eric Arnal Burtschy, Deep are the woods d'Eric Arnal Burtschy, © Aline Sagalyn.
Critiques Performance

Extension des domaines de l'écriture

Entre littérature, arts visuels et arts scéniques, une soirée au festival actOral (Marseille), active une stimulante combinaison entre circulations disciplinaires et remises en jeu de la perception par les spectateurs.

Par Gérard Mayen publié le 14 oct. 2015

Parfois, l'habit fait peut-être un peu le moine. On y songe, en se remémorant l'élégance  assez stricte de l'écrivain Jérôme Game, silhouette quelque peu ovnique lorsqu'il déboule en performance à côté de la musicienne électronique Chloé, pour faire entendre Hongkong Reset. On s'attache à ce détail, car cela tient du décalage, de la posture latérale, de l'espace ménagé dans le régime des signes, qui semble tout au cœur de son projet artistique. Jérôme Game produit de la littérature sur d'autres terrains que celui de son champ disciplinaire : une littérature qui s'invente en déplacement dans le pourtour d'elle-même, et ne se pense pas autrement que dans ce mouvement.

Techniquement parlant, on peinerait à écrire par le menu tout ce qui advient des mots de Jérôme Game lorsqu'ils visitent les sons de Chloé (et réciproquement). Quoique chacun de sources autonomes, ces deux régimes, des mots et des sons, s'amalgament partiellement dans une zone d'indétermination. Cette zone de contamination est celle de leur devenir par quoi ils ne deviennent pas autres qu'eux-mêmes, mais s'inventent eux-mêmes dans ce mouvement de devenir.

À cette écoute, ponctionnons seulement deux moments, de textures très distinctes. ET percevons leur entrée en résonance.

Dans le premier, aux débuts de la performance, les mots prononcés par l'écrivain, d'abord audibles et intelligibles, paraissent captés et absorbés par le son musical granuleux ; par là soumis à une plasticité qui les dilue et progressivement les rend peu reconnaissables en tant que mots, plongés dans un régime général de matérialité sonore d'une langue alors en voie de dissolution.

Bien plus tard, au fil de l'ample panorama que suggère Hongkong Reset, une autre séquence permet, inversement, de percevoir très distinctement l'énonciation littéraire par Jérôme Game, parfaitement audible et cette fois exempte de tout effet de distorsion, parasitage ou submersion. Mais alors, les mots prononcés, pour demeurer parfaitement repérables en tant que vocables, aimables dans leur prime apparence d'intelligibilité, ressortent à un agencement inédit, inconnu, qui désole l'intention de compréhension, quand pourtant cela sonne clair.

Il n'y a pas là une poésie sonore – au sens de la catégorie stylistique. Il y a là une poésie qui s'est  autorisée une extension de son domaine d'écriture, par une visite rendue à l'écriture sonore de la DJ, pour s'inventer dans ce mouvement même. Non pas hybridée, l'écriture littéraire paraît informée des termes d'une autre écriture, à proximité. En découle un déplacement analogue dans la perception de l'auditeur ; un renouvellement très stimulant pour les perspectives transdisciplinaires. Une forme émerge par le processus même de son entrée en voyage, jamais arrêtée, dans un décalage subtil de troublante étrangeté. 

Cette performance était programmée à la friche La Belle de Mai (Marseille), lors du dernier week-end du festival actOral. Dans la conversation, son directeur Hubert Colas, qui est autant auteur et metteur en scène, dit joliment sa conviction que « dans la réussite d'une œuvre, une part considérable tient à l'invisible » ; que dès lors, le travail de l'artiste est de « ménager activement la possibilité d'un mouvement vers l'invisible ».

 

Extension 1

Il y a donc paradoxe assez passionnant à ce que cela se traduise aussi dans une programmation d'arts visuels, sous l'intitulé Prétexte # 2, exposée dans la tour de cette même friche. De qui voit-on les œuvres ? De ces artistes visuels dont un volet de l'activité est la collaboration à des projets d'arts vivants programmés par ailleurs dans ce même festival. Proposition peu courante ; formidablement stimulante.

Où l'on retrouve Jérôme Game. Dans un autre déplacement. Ce n'est vraiment pas un hasard si cet écrivain est le parrain de l'édition 2015 d'actOral. Dès l'entrée de Prétexte # 2, on découvre ses Développements, là encore sur le mode d'un trouble très subtil. Soit, accrochés à la façon sage et conventionnelle d'une série alignée de tableaux de taille identique, une suite de tirages de brefs textes fictionnels. S'agirait-il d'affiches, en quelque sorte ? Pas exactement. Ou bien de pages isolées, porteuses de textes imprimés ? Ca n'est pas ça non plus.

Les Développements de Jérôme Game inspirent eux aussi un trouble, par une réverbération qui émane du document exposé, et qui est le propre d'un cliché photographique – non d'une page imprimée. Le texte montré est si bref qu'il peut se saisir comme un objet visuel d'un seul tenant. Il peut aussi attirer le regard sur le punctum de tel ou tel mot. Un effet interstitiel entre en vibration entre l'usage conventionnel de la lecture d'un texte qui a pris forme pour être transmis par voie graphique d'impression mécanisée, et une unité formelle ayant fait l'objet d'une capture photographique, pour être développée et restituée par reproduction.

Cette subtile mutation en recouvre une autre, non visible, qui consiste en ce que Jérôme Game procède lui-même par une prise de vue photographique dans son environnement et produit son texte comme une description de l'image apparaissant sur le cliché qu'il a ainsi réalisé. De la sorte, son écriture très vive, contorsionnée entre détail et saisie globale, œuvre sourdement en résonance avec la forme même de la restitution photographique de son état imprimé, non final mais toujours intermédiaire, donc toujours en mouvement.

 

Extension 2 

Il y a opportunité luxueuse à découvrir dans la même soirée et dans le même bâtiment la performance scénique d'Hongkong Reset et le travail visuel de Développements, d'un seul et même auteur.

À partir de là, on est néanmoins obligé de séparer l'exposition Prétexte # 2, de la programmation scénique de cette soirée, et de se montrer violemment sélectif et concis, au moment de rendre compte d'un aperçu de l'une comme de l'autre.

Côté arts visuels, on aura retenu le saisissant film de danse de Julien Prévieux, Mode d'emploi // What shall we do next ? (Séquence # 2).Cet artiste collabore par ailleurs avec l'écrivain chorégraphe et metteur en scène Vincent Thomasset. Pour son film, il a épluché les dossiers de l'agence américaine de la propriété industrielle, pour y déceler les brevets d'inventions généralement orientés vers les clonages technologiques et autres mutations transhumanistes annoncés dans notre futur proche.

À l'image, des danseurs interprètent les gestes nouveaux, à ce jour non pensés, qui pourraient découler de toutes ces inventions – parfois un rien loufoques – susceptibles de modifier la production la plus quotidienne des techniques humaines de corps. Cette surprenante archéologie du futur, articulée dans une belle abstraction des rythmes et structures d'images, débouche sur un invisible de nos formes d'attention insuffisante à la signification des manifestations corporelles du quotidien. Cette réalisation est d'une intelligence envoûtante.

Dans un autre film, Cosmopol, Ola Maciejweska use des potentialités du 16 mm. Elle plonge le spectateur dans la contemplation vertigineuse d'un corps dansant. Le déplacement perceptif atteint au plus juste des glissements de regard en boucle entre un mouvement mirifique magnifié, et une dissociation segmentaire du corps considéré. Soit une sorte de dissection appropriative, à laquelle tout spectateur de danse serait bien inspiré de songer au moment d'exercer son pouvoir – politique – de regard.

Cette œuvre est à rebours du projet de César Vayssié filmant le danseur et chanteur François Chaignaud au cœur des immensités cinémascopiques de la Death Valley californienne. Au début opère un intéressant découplage des formes de proximité et d'éloignement entre l'artiste et son environnement, l'écran tout proche et le spectateur. À la longue, cela s'épuise en idéalisation décorative et monumentalisante.

Quant aux scènes de la Belle de Mai ce week-end, elles montraient principalement la nouvelle création de Christophe Haleb, méritant un  article en tant que telle. A défaut de pouvoir l'élaborer et l'insérer ici, on évoquera l'étape de création de Deep Are the Woods, d'Eric Arnal Burtschy. Un très petit nombre de spectateurs y est invité à déambuler au cœur d'un faisceau issu d'une seule et unique source lumineuse, soumis à d'incessantes, mais très patientes métamorphoses par voie de diffraction, balayage, resserrements en nappes, lames, etc.

Soit une expérience très rare de la lumière, qui se comporterait ici à la façon d'un corps dansant dans l'espace. Ce dernier, loin d'être constitué du vide qu'on imagine trop souvent, s'en trouve sculpté dans un jeu incessant de stries et de lisses, de profondeur et superficialité, perspectives ou fixités. Vite le spectateur éprouve la tentation d'effectuer là sa propre part de chorégraphie, et y gagne un pan d'extension perceptive généralement laissé invisible.

Enfin, Haltérophilie_Libre service révèle la trempe chorégraphique de Lorenzo de Angelis, déjà remarqué comme danseur interprète exceptionnel. L'artiste se confronte à une très vaste aire de jeu circulaire, offerte à la station des spectateurs qui l'observent. Il sollicite l'un ou l'autre d'entre ces derniers, par des jeux d'adresses de regard, de quelques propos brefs, aussi directs que légers et sensibles, en toute improvisation. Cela tout en projetant ses amples trajectoires, ses brèves courses, ses cristallisations corporelles mouvantes, à travers tout l'espace. Lequel devient le support palpable d'un enjeu de rencontre entre le soliste et la situation politique de l'assemblée qui l'entoure. Non sans une bienveillance fort réparatrice, et stimulante, par les temps ambients.

 

                                                                               

Soirée du 9 octobre, à la friche Belle de mai (dans le cadre du festival ActOral).