<i>Rue</i> de Volmir Cordeiro Rue de Volmir Cordeiro © Richard Louvet
Critiques Danse festival

Extension sauvage

In situ, dans les jardins du château de la Ballue, le festival Extension sauvage ouvre une brèche où les élégies à la nature dérivent vers les recoins obscurs des sociétés modernes, emportant avec elles les spectateurs. 

Par Pénélope Saïarh publié le 10 sept. 2018

De l’euphorie du festival persiste l’impression d’une brèche dans le temps ouverte par la voix de Yuika Hokama, dans l’adaptation d’Yves-Noël Genod de l’Amant, qui susurre « c’est une ville de plaisirs qui bat son plein la nuit » ; élargie par la force de Katerina Andreou (A kind of Fierce) qui court si vite sur Because des Beatles ; étendue dans le bois de bouleaux par Marco Berrettini et Marie-Caroline Hominal, torses nus et jeans moulants. Leur danse en miroir obnubile, comme un jeu de ping pong, empreint de mystique. Jamais les deux corps ne se touchent, l’attraction partagée, le désir se lovent tout entier dans la langueur de la danse. Sans doute le contact physique briserait la vitre du fantasme, sans doute leur amour enfin actualisé n’aurait plus la même force. C’est en tout cas ce que suggère cette fluidité mélancolique, étirée par la musique de Samuel Pajand, Run Nina Run. Dans le temps de cette brèche, largement distendue par la grandeur de l’espace des jardins, c’est un état d’alerte qui peut éclore.

 

Rue de Volmir Cordeiro. p. Richard Louvet

 

Extensions de la rue aux jardins

« Ce soir pour vous, pour nous, pour tout le monde, ici la verdure. Pour ceux qui ne sont pas venus, pour tous, ce soir c’est la fête, ce soir c’est la tempête.» Comme un coup, Volmir Cordeiro assène ces mots qui donnent le « la » du festival. Dans Rue, le chorégraphe brésilien donne corps aux figures de la marginalité, à ceux qui peinent à trouver une « place ». La violence à laquelle sont soumis ces oubliés est ici transformée en énergie qui se veut libératrice. Ainsi, du vocabulaire employé par Volmir Cordeiro – « mec, les forces obscures, elles ont un nom, une adresse et un visage » –, de ses mouvements – des coups contre la poitrine par exemple : tout est entêtant, presque traumatique. La palette chromatique nourrit aussi la stupeur, une couleur orange vacille dans ses yeux : « Pourquoi tout ça mes frères ? / « Cesse de chercher, tu ne peux plus rien trouver. » La blancheur de sa peau contraste violemment avec ses vêtements : un grand marcel noir qui lui arrive à mi-cuisse. L’impétueux danseur, accompagné par Washington Timbó aux percussions, dégage quelque chose d’inquiétant. Et pour cause, il s’abandonne à la rue, espace plus menaçant que « bien commun », allégorie des cicatrices sociales et muse des poètes. Dans cette pièce, l’ « extension sauvage » est à prendre au pied de la lettre : le déplacement s’opère du monde clos de la salle conventionnelle à celui, aéré, des jardins. Alors que les exclus passent inaperçus en milieu urbain, il est impossible ici de ne pas les voir, la nature force à considérer tandis que le chorégraphe joue avec son public, le dérange en lui volant un bob, une bouteille d’eau, des Ray-Ban, et le nargue en se parant de son butin. 

Le samedi, à la tombée de la nuit, dans l’intimité du théâtre de verdure, le corps de Volmir Cordeiro occupait tout l’espace. Le dimanche, dans la chaleur de l’après-midi, on le retrouve – toujours habité d’une multitude d’expressions – au milieu de l’allée de châtaigniers. Cette fois, il faut le suivre dans ses déplacements, devenir des spectateurs « en extension » participants de l’action en temps réel. Comme il le souhaitait, le chorégraphe offre bien « son corps au poème afin de lui offrir une scène » et ceux des autres à une chorégraphie sans cesse renouvelée.

  

> Extension sauvage a eu lieu du 29 juin au 1er juillet au Château de la Ballue, Combourg