<i>Conversation excentrique avec l'environnement</i> de Marzena Krzeminska Conversation excentrique avec l'environnement de Marzena Krzeminska © Richard Louvet

Extension sauvage

En Bretagne, Extension Sauvage change de lieu et se concentre à Combourg, dans ses jardins, ses places et au plus profond des bois. L'intention du festival, elle, reste intacte : inscrire la danse dans le paysage et penser différemment le paysage de la danse.

Par Marie Pons publié le 16 juil. 2019

« On ne considère jamais un lieu comme un décor. Ce qui nous intéresse c’est plutôt la relation dynamique qui se crée entre un geste et un endroit spécifique » indiquent les programmatrices du festival Extension sauvage, Latifa Laâbissi et Nadia Lauro, qui associent depuis 8 éditions leurs regards respectifs de chorégraphe et scénographe. 

 

Bois tranquille et nuages lacrymogènes

On entre dans le vif du sujet avec un Bain de forêt guidé par l’éco-jardinière Sophie Milbeau qui propose une pratique bien-être nommée shinrin-yoku au Japon, ou sylvothérapie, dans le bois du lac tranquille de la commune de Combourg. Marche silencieuse entre les arbres, inspirations et expirations profondes, invitation à fermer les yeux ou à lever le nez pour observer la cime des arbres, les micro actions proposées visent à nous donner le temps d’arriver, de ralentir, d’apprécier l’environnement. La liste des bienfaits que nous accumulons en goûtant à ce bain de forêt est non négligeable : réduction du stress, renforcement des défenses immunitaires, détente, amélioration de l’humeur. Nous voilà donc, telle une bande de citadins, à engranger un capital vert qui fait défaut dans les métropoles. Le rapport des humains à la dégradation de l’environnement nous vient forcément à l’esprit lorsque s’organisent de telles rencontres entre chorégraphie et espaces extérieur. En témoigne le paradoxe d’être au bois tranquille tandis qu’à Paris au même moment les manifestants pour le climat sont noyés sous les nuages de gaz lacrymogène.

Comme en écho, Conversations excentriques avec l’environnement, trio décalé amené par la chorégraphe Marzena Krzeminska, prolonge l’expérience. Trois silhouettes en combinaisons d’isolation blanches évoluent comme après l’apocalypse. Elles prélèvent des échantillons de nature. Prennent, elles aussi, leur dose de vert. Sniffent l’herbe. Et l’opération leur monte à la tête. Lâchés dans le paysage, ils déraillent chacun leur tour vers des solos rythmés par les apparitions et disparitions, engloutis puis recrachés par les feuillages.

Simon Tanguy traverse le sous-bois tel un chevreuil en plein galop, puis prend l’option camouflage sous un tapis de feuilles mortes. Marzena Krzeminska enivrée par les parfums forestiers chante la paix et la justice pour tous, puis réapparaît en chaperon rouge. Benoît Armange exulte debout un tronc puis se transforme en figure hybride, coiffé de branchages en guise de bois. Ces « conversations » sont des esquisses où l’humain s’aventure vers le végétal et l’animal, avec un certain humour : on y va à fond physiquement, on souligne à outrance un élan vital vers la nature. Paradoxalement, l’option déambulatoire choisie cette fois-ci n’est pas évidente, le public peine à naviguer en sous-bois en suivant ces énergumènes.

 

Upcycler une danse

Changement d’ambiance au sortir du bois. Sur un carré de gazon et entre deux saules pleureurs, la chorégraphe DD Dorvillier reprend sa Danza (fuera) permanente, créée en 2012. La pièce transpose en chorégraphie une partition musicale, en l'occurrence le quatuor à cordes n°15 en la mineur de Beethoven. Les quatre interprètes - Katerina Andreou, Fabian Barba, Sébastien Chatellier et Walter Dundervill - sont engagés pour une heure de comptes impitoyables, de rendez-vous à honorer, de combinaisons de mouvements, de phrases, d’agencements de motifs et de variations. Chacun vêtu d’une couleur suit la ligne d’un instrument que l’on n’entendra jamais. 

 

Danza (fuera) permanente de DD Dorvillier p. Richard Louvet

 

Leur vivacité insuffle un vent frais dans cette structure chorégraphique corsetée. Des espaces d’espièglerie s’ouvrent depuis cet état de présence sur le fil, en jeu avec les ornements et variations que chaque danseur propose sans perdre de vue la ligne d’ensemble. C’est bien cette notion d’interprète au travail, déployée dans sa virtuosité, qui retient notre attention ; passant par-dessus le vocabulaire chorégraphique tout en demi-plié, rond de jambe et pieds pointés qui est comme une réminiscence d’une danse d’un autre temps.

En clôture, le duo Duchesses de Marie-Caroline Hominal et François Chaignaud déploie sa sécheresse hypnotique dans le petit jardin de l’Hôtel du Château. Proposition minimale et radicale pour deux phénomènes de la performance, ce sont trente-cinq minutes de hula-hoop, une boucle de mouvements chaloupés, qui se répercutent depuis la taille comme des ondes en changements de postures, de poses, d’états de corps et d’humeurs. Depuis la nudité des corps on lit autant des figures de la statuaire antique que du club à mesure que l’endurance demandée vient modifier la corporéité du duo. Par ailleurs, les interprètes jouent sur une présence très différente. Figure emphatique, Chaignaud se glisse dans des métamorphoses qui l’habitent et reconfigurent ses traits au fil de l’effort, d’Apollon à Dionysos, de l’effort à l’effroi, du romantisme à la sexualité d’un faune. Hominal est elle un bloc nerveux, gardant le cerceau en mouvement par coups secs, visage impassible.

 

Duchesses de François Chaignaud et Marie-Caroline Hominal p. Richard Louvet

 

La programmation de Duchesses, créée en 2019, témoigne aussi d’un autre engagement du festival, celui de questionner la durée d’une vie d’une pièce de danse. À l’heure où le slow se dessine comme un mode de vie, de production et de création, programmer en plein air des pièces vues il y a cinq ou dix ans permet de mesurer leur trajet, de revisiter certains endroits de la danse. En cela Extension sauvage travaille doublement à former une écologie du paysage chorégraphique.

 

> Extension Sauvage a eu lieu les 28 et 29 juin à Combourg