© p. Natacha Margotteau
Critiques littérature

Faire semblant peut sauver

Adepte des ambivalences multiples, Antoine Mouton donne à son roman une forme invraisemblable. Avec son deuxième roman, Imitation de la vie, toujours publié chez Christian Bourgois, il nous donne un nouveau fil à retordre : comment être et ne pas être soi.

Par Natacha Margotteau publié le 15 août 2017

Un lecteur averti n’en vaut aucun

Tout lecteur averti a l’habitude de se fier à la quatrième de couverture pour savoir ce qui l’attend. Ici en substance : un couple de psychanalystes apprend par une détective privée qu’un même patient, Pierre Ezari, les consulte. Celui-ci, disparu, a laissé derrière lui un manuscrit dans lequel il raconte la vie d’Emir Sulter, s’occupant avec son ancienne amante et l’ancien amant de celle-ci d’un cinéma expérimental – le Mekas Palace – dans la ville de Setrou, victime de disparitions mystérieuses et du rétrécissement inexpliqué de ses rues.

Ce qui est déroutant et passionnant chez Antoine Mouton c’est que, malgré les apparences, on ne sait jamais vraiment ce qui se trame. La rencontre et la séparation d’un couple de psychanalystes qui partagent, sans le savoir, un même patient ? L’enquête sur le patient soupçonné de crime et son manuscrit ? L’histoire racontée dans ce manuscrit trouvé, la vie d’Emir Sulter faite de petites lâchetés ordinaires et de choses à moitiés vécues ? Tout à la fois...oui et non.

Ce qui se trame... ou comment ça se trame. Antoine Mouton écrit comme on tisse, retordeur hors pair de fils de toutes tailles. Une fois le livre ouvert, le récit nous embarque. Le lecteur s’engage avec plaisir sur un fil et se retrouve, quelques lignes plus loin, sur un autre. Ce n’est qu’une fois arrivé dans cet « ailleurs » qu’il réalise être sur un autre chemin. Mais ces ailleurs ne sont pas d’autres lieux ou d’autres situations mais des imbrications temporelles des différents temps d’une même histoire. Passé et présent assemblés, le texte ricoche. Désorienté sans être perdu, le lecteur savoure le fait d’être là où il est : au cœur d’une intrigue.

 

Curiosités et perplexité

Les curiosités s’y entrelacent. Des personnages à la fois dedans et dehors, dont l’excentricité ne relève pas de l’extraordinaire mais décale délicieusement l’attendu avec le plus grand naturel. Emir, marié par inadvertance avec Mélissa sans former un couple, imite ses proches pour ne pas être qu’Emir. Mélissa à l’insatiable désir sexuel jamais considéré comme une pathologie. La mère d’Emir, au comportement difficile à différencier des moustiques, dont la dyslexie éruptive éraille toute bienséance sans choquer personne. L’ami d’enfance, François, diagnostiqué schizophrène et passé maître dans l’art de la prédiction sibylline. Ou encore Antoine, vestiaire accompli du Mekas Palace, pour qui « le travail valait moins pour son prétendu prestige que pour l’existence qu’il permettait de mener ».

Si Pierre Erazi est le grand invisible et Emir Sulter le personnage persistant, le livre fait le pari qu’on peut être disparu et vivant à la fois. Devenir fou ou fantôme, imiter, se laisser capturer par une pièce-en-plus... Ne pas être partie prenante, « ce genre de choix qu’on fait quand on cherche de toute urgence une réponse à une question qui nous paraît insurmontable ». Volontairement comique dans le traitement des petites tragédies qui tissent les vies, le texte intrigue des sentiments mêlés. Il nous prend à revers : il n’est pas rare qu’un paragraphe, « inoffensif » à la première lecture, se déploie après coup en nous comme une énigme, la rencontre d’une altérité qui rend perplexe.

 

Combinaisons secrètes

Il y a chez Antoine Mouton une attention particulière à ne pas opposer les contraires, voire même à les réunir. Imiter ses proches, écrire, différentes manières de « faire tenir ensemble (les êtres) même quand ils ne peuvent plus se supporter ». On voudrait prendre Emir, Pierre, Paul, François ou Thierry pour un autre, ou l’autre, un même ou personne. Plus très sûr de l’identité du narrateur non plus, de ce que l’on a entre les mains. De ce qu’est Imitation de la vie. Cela ne rend les choses ni plus simples ni plus compliquées. Cela fait naître différentes formes, plusieurs possibles quand « toute définition pose problème ». On voit à quel point une œuvre peut être vivante par ce qu’elle engendre.

Avec l’œuvre d’Eric Pauwels, Lettre d’un cinéaste à sa fille, en référence explicite et implicite, littérature et cinéma se croisent. Ce film – nommé « Lettre mais qui, n’étant pas du tout une lettre, ne peut être considéré autrement que comme un film » – maille les séquences du livre. Imitation de la vie – qui n’est peut-être pas du tout une imitation – ne contient pas seulement un roman. Une liberté d’écriture qui fait advenir des formes d’autres formes pour nous livrer « la vie telle que nous la vivons et non telle qu’on la vend ».

 

Lire ici le portrait d'Antoine Mouton 

 

> Imitation de la vie, éditions Christian Bourgois, 176 pages, 12 euros

> Rencontres avec l’auteur le 31 août à la librairie Charybde, Paris XII; le 6 septembre à la librairie L’Atelier, Paris XXe