<i>Ethiopiques</i> de Maciek Bochniak Ethiopiques de Maciek Bochniak © D. R.
Critiques Musique cinéma festival

F.A.M.E 2019

Si les documentaires sur la musique sont légion, le festival F.A.M.E fait la part belle aux films d’auteur, aux essais et aux docu-fictions plutôt qu’aux biopics standardisés. La soirée d’ouverture, placée sous le signe de la High Energy, inaugure une édition plus éclectique que jamais, jalonnée de performances et de rencontres.

Par Julien Bécourt publié le 14 févr. 2019

Concoctée par le tandem de programmateurs Olivier Forest et Benoît Hické, la programmation fait cette année la part belle aux bas-côtés de l’industrie musicale, aux communautés marginales (ou plutôt, marginalisées malgré elles) et à la manière dont naissent spontanément des courants musicaux. C’est beau être devenu un lieu commun, cela n’en reste pas moins une vérité : l’histoire de la musique populaire est tissée de niches et de sous-niches, de success stories comme de destins maudits, dans lesquels deux postures prédominent : celle du loser magnifique, alimentant un romantisme intarissable, et celle, déclinée d’une génération à l’autre, du dancefloor queer et des fêtes urbaines clandestines.

 

Sociologie de la teuf

Shakedown retrace les quinze années mouvementées d’un club underground de Los Angeles, tenu par des femmes afro-américaines lesbiennes. C’est toute une scène musicale qui se crée au fil des ans, soudant une communauté queer dont les protagonistes, strippeuses de choc, se façonnent des identités extravagantes : Mahogany, Egypt, Jazmine, I-Dallas… Membre active de cette communauté, la réalisatrice Leilah Weinraub livre un témoignage intime de ces années passés dans ce monde parallèle où le militantisme s’incarne dans un mode de vie hédoniste. À Paris, ce sont les friches industrielles, les catacombes ou les lisières des bois qui sont prises d’assaut par de jeunes fêtards, suivis pendant leurs phases de repérages par la caméra de Jérôme Clément-Witz dans son film Quand tout le monde dort. À la différence du discours revendicatif des femmes du Shakedown, contourner les interdits et organiser des teufs clandestines ressemble ici davantage à une expédition du Club des Cinq (on songe parfois au Nocturama de Bonello) qu’à une volonté plus politique d’en découdre avec le système. En creux, Clément-Witz dresse le portrait de cette « génération Disney » (sic) qui a finalement la même envie que les précédentes : s’amuser pour pallier à l’ennui, chercher un espace de liberté temporaire, foutre le bordel, s’amouracher d’absolu tout en s’interrogeant sur son orientation sexuelle. Là encore, la musique est le prétexte à se retrouver « en famille » et à faire tronc commun, en se donnant l’illusion – le temps d’une nuit – de vivre un « conte de fées ».

 

 
 

Marge ou crève

Autre communauté, mais d’un tout autre genre : celle du métal extrême, pas vraiment branchée Disney et conte de fées. À travers deux films, la scène métal est représentée dans tous ses excès. Une comédie finlandaise à la Spinal Tap (Heavy Trip, de Juuso Latio et Juka Vidgren) met en scène avec un humour potache les tribulations du groupe Impaled Rektum (!), tandis que  Lords of Chaos, de Jonas Åkerlund, est une transposition fictionnelle du conflit qui entraîna Varg Vikernes, alias Burzum, à incendier des églises et à assassiner son rival du groupe Mayhem. Espérons seulement que le film, que l’on découvrira dans la foulée, ne se complaise pas dans les clichés racoleurs qui font le lit du politiquement correct. Souvent dénigré en vertu de sa radicalité et d’un nihilisme idéologiquement douteux, le Black Metal reste néanmoins l’un des courants musicaux les plus captivants de ces vingt dernières années.

Autodestruction encore, mais subie plutôt que souhaitée. Car l’industrie musicale accueille à bras ouvert l’excentricité, à condition qu’elle soit auréolée de succès. The Unicorn marche sur les traces de l’outsider folk Peter Grudzien, qui n’aura sorti qu’un seul et unique album, autoproduction tirée à quelques centaines d’exemplaires, suivi d’une pléthore de cassettes. Le film nous immerge dans un huis-clos familial exhibant la face la plus précaire et borderline de l’Amérique. Anonymat, aliénation, misère économique et détresse affective forment le contrechamp d’un destin dont la musique, dans la tradition de Hank Williams ou de Bob Dylan, est l’unique voie de sortie. Soit l’antidote absolue à la mythologie glamour dont se délectent les médias.

Dans A Bright Light – Karen and the process, Emmanuelle Antille retrace par bribes la vie de Karen Dalton, icône folk des années 1970 à la voix d’une splendeur rocailleuse, tragiquement décédée du SIDA dans l’anonymat général après une carrière en dents de scie. En arpentant les lieux qu’elle a traversés et en rendant visite aux personnes qui l’ont fréquenté, la réalisatrice lui dresse un magnifique mausolée. Autre anti-héros, et pas des moindres, Daniel Darc incarne le rocker maudit par excellence. Junkie invétéré et personnalité ombrageuse, l’ancien chanteur de Taxi Girl a signé une poignée d’albums solo salués par la critique, sans jamais parvenir à s’extirper d’une condition marginale. Privilégiant une forme poétique et impressionniste à l’enfilade de témoignages post-mortem, Daniel Darc, Pieces of my life constitue un bel hommage à cette figure majeure du punk français.

 

 

 

Emancipation des minorités

Plus conventionnels dans la forme, mais non moins édifiants sur le fond, Ethiopiques, Trojan Records ou High Energy s’attachent chacun à l’émergence d’un style musical – en l’occurrence l’éthio-jazz, le rocksteady ou l’eurodance – à une époque et à un lieu donné. Et démontrent que la plupart des musiques aujourd’hui populaires se sont construites davantage sur des phénomènes locaux et spontanés que sur des stratégies mercantiles. Dans ce grand mezzé de films qui mettent l’eau à la bouche, la musique apparaît surtout comme l’arrière-plan d’une réflexion plus engagée autour de l’émancipation des minorités ethniques et sexuelles. Feu vert dès ce soir, avec la diffusion d’un film sur les trépidations de la Hi-NRG, qui est à l’italo disco ce que le body building est au yoga.

 

 

> Festival F.A.M.E, du 13 au 17 février à la Gaîté Lyrique, Paris