Familie de Milo Rau © Michel Devijver
Critiques Théâtre

Familie

Et vous, à quoi ressemblerait votre dernière soirée si vous deviez vous pendre à la fin ? Milo Rau pose la question avec sa dernière création, Familie, dans laquelle un couple de comédiens et leurs filles rejouent un suicide familial réel et inexpliqué. Une mort violente mais tout aussi « moyenne » que la classe majoritaire en Europe du Nord. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 16 oct. 2020

Quand un voisin attentif a retrouvé les corps d’un couple de cinquantenaires et de leurs deux enfants d’une trentaine d’années, pendus à la poutre de leur véranda, le 27 septembre 2007, la famille Demeester est devenue pour la France entière « Les pendus de Coulogne ». Le metteur en scène suisse Milo Rau se saisit de ce fait divers survenu dans un lotissement tranquille en banlieue de Calais après s’être emparé de l’affaire Marc Dutroux dans Five Easy Pieces en 2016 et du meurtre d’un jeune homme musulman et homosexuel à Liège dans La Reprise, Histoire(s) du théâtre (1) en 2018. Le pavillon en briques rouges et aux larges fenêtres est reconstitué presque à échelle 1 sur scène, l’action se déroule en temps réel, sans ellipses ni changement de décor. Un large écran qui surplombe la bâtisse retransmet les images captées par les caméras cachées à l’intérieur : « Starring… » Dans le rôle des parents, le couple d’acteurs flamands An Miller et Filip Peeters ; dans celui des enfants, leurs propres filles adolescentes, Louisa et Léonce. Leurs deux chiens complètent le casting. On hésite entre sitcom et téléréalité pour qualifier le dispositif qui joue entre angles morts et voyeurisme.

 

La litanie des petits riens

De la famille nord-pas-de-calaisienne, on ne sait rien, à part une note laissée aux pieds de leurs cadavres : « On a trop déconné, pardon ». La maison a été laissée parfaitement propre, avec des instructions pour prendre soin des chiens – prête au réemploi d’une certaine manière. Sur scène, la famille Miller-Peeters investit la « structure » laissée par les Demmester avec leurs propres personnalités, souvenirs, hobbies et problèmes quotidiens comme on enfile un costume d’occasion à peine usé. Tout ce qui est raconté est vrai. Ensemble, ils offrent le parfait tableau d’une famille européenne de classe moyenne, cultivée et chrétienne : cuisine américaine, piano de gamme raisonnable, vacances au ski ou à la mer, internat. Ils goûtent aussi bien la musique de Léonard Cohen que l’opéra baroque ; les blockbusters hollywoodiens comme la prose de Flaubert. Et leur « dernier repas », imaginé sur scène, s’avère d’une accablante banalité : le père cuisine, comme à son habitude, l’aînée triture une bougie à la pointe de son couteau, sa sœur veut quitter la table, la mère peine à trouver un sujet de conversation. On boit de l’eau plate. Puis on débarrasse avant de se passer les films de famille au salon, comme pour être bien sûr d’avoir vu « sa vie défiler » au moment de la mort. En voix off, chacun énumère les choses toutes aussi triviales qu’il apprécie faire au quotidien : « j’aime… ». Des listes sans hiérarchies qui finissent par sonner comme des litanies pour une messe funèbre. Voilà donc toute l’épaisseur d’une existence. Après tout, ce serait l’une des leçons à tirer des personnages de Flaubert, sinon pourquoi s’attacherait-il à décrire si minutieusement les motifs d’une robe ou d’un rideau ?

 

 

Les classes mornes

Maître dans l’art funambule de faire coexister les faits réels et le fictif, de faire rugir le non-spectaculaire et taire le spectacle dans un même dispositif artificiel, Milo Rau maîtrise aussi d’une main d’orfèvre les ressorts dramatiques qui pourraient passer pour grossiers chez un autre : quelques notes d’un requiem, des photos de famille, la représentation de la mort sur scène. Rien n’y fait : on partage la mélancolie douce de l’adolescente devant la pluie, la peur du désagrègement de la famille et de son mode de vie, celle de mourir seul. Ce don de l’ambigu fait de Milo Rau, ancien journaliste, un homme de théâtre implacable : si l’on perçoit une dimension métaphysique à la pièce, c’est en se demandant de quels faits divers sont nés les mythes antiques. Si le metteur en scène sollicite le réel sur le plateau à travers les individus qui le vivent, c’est pour qu’ils deviennent « plus grands que leur propre histoire » – ce qui ne va pas sans atteindre les spectateurs – et trouvent un sens politique. La Justice, qui a classé l’affaire Demeester un an après la découverte des corps, n’a pas trouvé de mobile. Sans raison mystique ou psychiatrique à cet acte ultime, on se dit que c’est peut-être dans l’épanouissement même de la « classe moyenne » qu’il faudrait rechercher des explications. En un sens, choisir les conditions de sa mort paraît plus matérialiste que romantique, plus bourgeois qu’aristocratique. 

Certains spectateurs se sont offusqués lors de la première représentation de Familie à Gand, y voyant une promotion du suicide. Pendant le salut final, les gibets encore tremblotants derrière les acteurs, on s’interroge : qu’est-ce qui fait qu’une affaire macabre donne lieu, dix ans après, à des reportages exclusifs, des livres, des films, des numéros spéciaux que l’on s’arrache avant de partir en vacances alors que d’autres, sans monstre à pointer du doigt, ne toléreraient que silence et oubli, une fois invalidées les théories farfelues ? Qu’est-ce que le théâtre et le banal ont de plus brutal – ou de lucide – que l’arène médiatique ?

 

 

> Familie de Milo Rau a été présenté du 3 au 10 octobre au théâtre Nanterre-Amandiers ; les 4 et 6 février à la Scène Nationale d’Albi ; les 13 et 14 février dans le cadre de la saison du théâtre Vidy à l’Opéra de Lausanne ; du 16 au 19 février au Schauspielhaus, Stuttgart