<i>Far West</i> de la cie La Zampa Far West de la cie La Zampa © Alain Scherer
Critiques Danse festival

Far West

Pour sa nouvelle création au festival Montpellier Danse, la cie La Zampa puise dans un présent sans perspective, entre un passé condamné à l’oubli et un avenir incertain.

Par Marie Reverdy publié le 26 juin 2018

Le Far West est le mythe le plus contemporain de ce qui a pu être « l'humanisation » du monde... En tant que terre vierge, il n'est pas encore un lieu d'histoire, mais plutôt la page blanche sur laquelle liberté et angoisse se révèlent comme le recto et le verso d’un même principe existentiel, celui de la condition humaine.

Le plateau, plongé dans l’ombre, s’ouvre aux signes par le tintement métallique d’un rythme frappé sur une douille d’obus, sonnée comme des cloches aux accents de bol tibétain. La silhouette aux jambes nues d’une danseuse apparaît. Ses petits pas rapides semblent la précéder, évoquant les gestes de la transe. Suggérer le rituel, esquisser le travail de la terre, entrevoir l’ossature d’un habitat, aucune image ne se résoudra pour contenter l’œil. Elles frôlent la rétine et s’échappent, comme attirée par l’obscurité de l’espace infini auquel elles retournent. Chaque nuit, des étoiles mortes depuis des années lumière brillent encore à nos yeux. De la même manière nous est parvenu, ce soir, une ébauche du Far West issue des confins de notre naissance humaine. Une image fantomatique aux contours nets, une image ancestrale restée à l’état d’ondes voyageuses jusqu’à pénétrer nos pupilles. L’espace se déploie et se diffracte de scènes en cyclo. La qualité sonore de la musique signée par Benjamin Chaval, Valérie Leroux, Manusound et Marc Sens, enflent et jouent de la persistance perceptive. Seuls les échos visuels et sonores nous parviennent : quelque chose résiste, les notes se diffusent, les images se dilatent, le sens se donne comme un pressentiment... Ne pas résoudre les images, c’est refuser cette impression de « déjà-vu » de l’histoire hoquetante, refuser la répétition des erreurs, les oracles de l’éternel recommencement et choisir la difficile liberté existentielle.

Il y a une différence énorme, face à nos actes, entre le fait qu’ils veuillent nous dire quelque chose et le fait qu’ils réussissent à se faire comprendre. Far West nous met en face des fondements mêmes de nos processus civilisationnels. Depuis longtemps oubliés, cachés dans les recoins de notre plus ancienne séquence d’ADN, nous sentons pourtant qu’ils se manifestent selon la modalité de la réminiscence… Une mémoire ancestrale nous appelle, mais nous ne savons plus exactement laquelle. Pourtant, rien de ce que nous voyons ne nous est étranger.

 

 

De l’invivable à l’invécu

En réunissant sur le plateau cinq danseurs et trois musiciens, Far West s’inscrit dans la lignée d’une exploration initiée depuis longtemps par la Zampa (Magali Milian et Romuald Luydlin), celle d’un corps capable de trouver en lui la force nécessaire pour s’adapter à un milieu qui lui est hostile. Cette création pourrait bien se penser comme le second volet d'un diptyque politique. En effet, leur précédente pièce Opium portait sur la cartographie du désert tel que Hannah Arendt l'avait théorisé1. Dans cette lignée, Far West poursuit la réflexion sur la nature même des espaces « inhumains ». Mais à la différence de l’espace désertique d’Opium, « inhumain » parce qu’ « in-vivable », l’espace de Far West est fertile et encore « in-vécu ». C’est une terre inconnue, fantasmée, à conquérir.

Défaits des habitus, dans un être-là immédiat, les corps se déploient et s’ouvrent comme une boite à souvenirs qui serait vide. La scène pourrait alors se définir comme celle d'un « voyage immobile », qui tente de donner corps au temps pour dévoiler un possible avenir. Les yeux sont clos ou rivés vers le lointain. Un ailleurs existe sous forme de point troublant, que chaque interprète fixe tout au long de leur marche lente. Nous sentons poindre l’imminence de la culture, et l’ombre de la barbarie qui la suit de près...

 

1. À lire sur Mouvement.net, « Désert d’Opium » par Aurore Saint Bris, le 25 août 2017

 

> Far West de la cie La Zampa a été créée les 22 et 23 à hTh, dans le cadre du festival Montpellier Danse ; le 20 novembre à L’Empreinte, Brive