© Jean-Louis Fernandez.
Critiques Théâtre

Faust à la plage

Matthieu Cruciani

En adaptant Un beau ténébreux, Matthieu Cruciani est le premier à porter l’écriture de Julien Gracq à la scène. Initié par l’auteur lorsqu’il était en camp de travail, et achevé en 1942, ce texte d’une beauté fulgurante met en jeu les désirs de transcendance d’individus oisifs. Et offre par là une étrange résonnance au contexte politique actuel. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 26 mars 2016

Intrigue qui tient à un fil, roman laboratoire qui vient se questionner lui-même, langue d’une virtuosité presque effrayante, monologues infinis sur d’obscurs sujets : il fallait un peu de culot pour s’attaquer à Gracq même pour un metteur en scène habitué à l’exercice de l’adaptation romanesque (1). « Je vais m’en prendre plein la gueule. On va appeler ça "pour un théâtre réactionnaire" ou "pour un théâtre muséal". » laissait entendre Matthieu Cruciani en 2013, à propos de ce projet. Trois ans plus tard, force est de constater que, sous couvert d’inactualité classique, la pièce - en questionnant le besoin d’absolu dans une société qui en manque - percute l’actualité brûlante.

À première vue, il est possible d’en douter. Années 1920, dans un hôtel du littoral, une micro société bourgeoise se forme le temps de la saison estivale. Ce qu’il se passe : rien. Parties de tennis, bains de mer, joutes verbales… interprétés avec brio par des comédiens de haute volée, tous les personnages essaient de briller pour mieux cacher leurs brèches et la conscience aiguë qu’ils ont de leur vacuité. Gérard (Sharif Andoura) par exemple, frustré de n’être qu’un commentateur de l’actualité littéraire ; Chrystelle (Clara Bonnet) qui raconte à qui veut l’entendre son goût des révélations et son insatisfaction à l’égard de sa vie. Ces jeunes mariés, trop démonstratifs de leur bonheur pour ne pas éveiller le soupçon.

 

L’arrivée du messie

Ça aurait pu continuer comme ça, sur un fil, mais sous le visage d’Allan (Manuel Vallade) et de sa fiancée Dolorès (Pauline Panassenko), le miracle tant attendu survient. Qu’a-t-il de plus, ce beau ténébreux pour fasciner à ce point tout ce petit monde ? Cela tient-il de lui, ou de ceux qui le regardent ? Matthieu Cruciani s’interroge : « C’est une communauté qui a l’air de convention, mais elle devait bien avoir une faille en plus, une attente en plus, pour qu’ils versent tous comme ça dans une fascination pour quelqu’un qui ne fait rien ! Allan et Dolorès tombent sur un terreau favorable… »

Photo : Jean-Louis Fernandez. 

Toujours est-il que, de façon palpable, cette nouvelle présence recouvre l’atmosphère de quelque chose de mystérieux, si ce n’est de mystique. Le marivaudage perd sa légèreté, les flux de parole se densifient. Et si le sens des dialogues et des monologues se soustrait toujours un peu plus à l’entendement, l’idée qu’un secret se cache au fond du texte devient, elle, de plus en plus présente.  

Il ne reste alors qu’à s’accrocher à la matière sonore et rythmique de la langue. Un état de torpeur s’instaure. « Il me semblait passionnant de mener cette expérience avec le public, l’amener à lâcher prise dans la saturation et la disproportion. Le faire basculer dans une écoute plus musicale et plus énergétique. » explique Matthieu Cruciani. Là est la grande intelligence de sa mise en scène : doser les effets scéniques avec une précision minutieuse pour que le verbe, toujours, reste le personnage principal. L’humour qui parfois se dessine, comme la scénographie, les effets de lumière ou la musique n’ont pas pour fonction de divertir du texte. Ils viennent lui donner un espace de résonnance et le faire respirer dans les moments où il risquerait d’asphyxier le spectateur.

 

Mourir pour ses idées

On accepterait de se perdre encore un peu dans cette overdose textuelle, mais au pic de l’intrigue, un tournant s’opère. Quelque chose s’adoucit, le jeu des acteurs gagne en simplicité, un vrai rapport s’instaure enfin entre les personnages et les raisons de la fascination se dévoilent.

Jean-Louis Fernandez. 

Personnage faustien sur le point de s’ôter la vie, Allan ne tient son pouvoir que de la présence de la mort qui flotte autour de lui. Et Gracq d’ouvrir soudain des pistes que Matthieu Cruciani analyse, à la lumière du contexte post-13 novembre : « Nous sommes dans une société qui a du mal à penser qu’on pourrait se suicider pour une idée. Par désarroi économique ou manque d’espoir, peut-être. Mais on passe à côté de quelque chose de fou si on ne se pose pas la question du suicide par conviction. » Et sans doute, la question que l’on pose alors au metteur en scène est-elle révélatrice de ce point aveugle : « Mais il passe à l’acte au moment où aller au bout n’a plus de sens ! » « Il n’y a plus de sens que le sens d’aller au bout. » On connaît le prix de ce sens-là. 

 

1. Matthieu Cruciani a adapté, entre autres, Last Exit to Brooklyn de Shelby jr, Moby Dick ou encore Rapport sur moi de Grégoire Bouillier.

Un beau ténébreux de Julien Gracq, mes Matthieu Cruciani (Cie The Party), a été créé à la Comédie de Saint-Etienne, puis présenté à Rouen et au théâtre des Ateliers, Lyon. Du 27 au 29 mai au Théâtre Dijon Bourgogne (festival Théâtre en mai).