© Alain Willaume
Critiques Théâtre

Fauves

Après les succès d’Incendies et de Tous des oiseaux, l’auteur québécois d’origine libanaise Wajdi Mouawad revient avec sa recette narrative maîtrisée : une épopée familiale au goût amer qui puise ses racines dans l'enfance du metteur en scène et ses réflexions sur l’histoire. Une fois de plus, partir du particulier pour toucher l’universel.

Par Sonia Ziouche publié le 30 mai 2019

Dans la continuité de ses œuvres précédentes, Wajdi Mouawad peint une fresque familiale tragique en entrelaçant les épreuves de ses personnages à des événements majeurs du XXe siècle, tels que la Seconde Guerre mondiale et la Guerre des Six jours. Ici encore, Fauves évoque le destin « aléatoire » de certaines vies, déviées par les conflits, les persécutions et les violences qui entraînent déplacements, migrations, mensonges, silences et ruptures.

Suite au décès de sa mère, Hippolyte Dombres se rend chez le notaire qui lui apprend que celle-ci a été mariée à un premier homme dont elle n’a jamais divorcé et qui n’est autre que son véritable père. Hippolyte se rend donc au Québec rencontrer son géniteur afin d’acter la séparation et faciliter ainsi les questions d’héritage. Les révélations vont alors s’enchainer, les chocs et les douleurs avec.

 

Le passé qui ne passe pas

Wajdi Mouawad additionne les strates narratives et générationnelles, creuse, remonte le temps et livre un récit d’une étonnante complexité. On découvre des destinés tragiques, une douleur génétique poussés à un paroxysme, comme si les fantômes du passé ne pouvaient disparaître sans une confrontation avec les secrets familiaux. La scénographie imaginée par Emmanuel Clolus répond brillamment à la mise en scène elliptique et répétitive du dramaturge. Le décor se démonte et se remonte à l’envie, permettant de revivre une même scène de nombreuses fois sous des angles différents. De grands murs amovibles flanqués de portes et de fenêtres sont ainsi trainés par les personnages, exprimant le poids des violences et des drames sur la descendance.

À l’instar d’une œuvre cinématographique en construction, Wajdi Mouawad donne comme à voir les rushs, rembobine à maintes reprises sans pour autant interrompre le récit, donnant parfois une note comique que l’on reçoit avec plaisir. Ce procédé narratif rappelle la scène d’ouverture, scène du film que réalise Hippolyte, qui sera revue, rejouée et remontée tout au long de la pièce sous sa direction. Une scène de film qui fera écho autant à la structure de la mise en scène qu’au récit de Fauves : un meurtre au sein d’un couple qui s’aime ; un crime comme point de départ.

 

Renouveau

La pièce est segmentée en deux chapitres. Si le premier se concentre sur le personnage d’Hippolyte, réalisateur passionné, père de deux enfants, divorcé et névrosé autant qu’attachant, la deuxième partie porte le nom de son fils, Lazare, et c’est à travers lui que les clés de compréhension de l’histoire familiale nous parviendront.

En révélant trois des personnages le regard tourné vers le ciel, ses étoiles et le satellite sur lequel Lazare, astronaute, est en mission, la scène finale érige ce dernier en figure rédemptrice. Le dispositif imaginé par le scénographe à ce moment majeur de la pièce met en exergue le sentiment de quiétude qu’insuffle le jeune homme à la génération qui le précède. Ce moment rappelle le comportement des premiers hommes, tournés vers une observation de la nature et son adoration. L’instinct archaïque, primaire de l’homme, n’est pas que violence et la prochaine génération délivrera possiblement l’humanité de son marasme. L’annonce d’un nouveau souffle d’espoir dans les œuvres à venir de Wajdi Mouawad ?

 

> Fauves de Wajdi Mouawad, jusqu’au 21 juin au Théâtre national de la Colline, Paris