<i>Fêlures, le silence des hommes</i> de D’ de Kabal Fêlures, le silence des hommes de D’ de Kabal © Tuong-vi Nguyen
Critiques Théâtre

Fêlures

Malgré une louable dénonciation de « l’intégrisme masculin » et des violences sexuelles en général, Fêlures, le silence des hommes de D’ de Kabal échoue à dépasser le stade du discours théorique et souffre d’un défaut d’incarnation.

Par Copélia Mainardi publié le 4 avr. 2019

Comment sortir de cet « éternel érectile paterne » qui a structuré et structure encore la condition masculine ? Comment inventer des masculinités qui ne gravitent pas autour de l’érection, des modes de rapport entre sexes qui ne sont pas régis par la domination ? Comment réhabiliter la figure de la victime masculine et le tabou qui l’entoure ? C’est à ces questions pour le moins dans l’air du temps que D’ de Kabal s’attaque dans sa dernière mise en scène, Fêlures, le silence des hommes. Rappeur, slammeur, poète, acteur, metteur en scène ; ces atouts pluriels sont ici mis au service de l’interrogation des structures de pouvoir et de domination sociale et genrée.

C’est un espace scénique fracturé qui s’offre à nous. À jardin, un plateau épuré, avec en son centre un écran aux fonctions multiples – ordinateur, enceinte, matériel sonore –, qui propose un nouveau logiciel permettant de porter plainte pour viol. Le spectacle s’ouvre sur D’ de Kabal utilisant pour la première fois cet outil ; il commence un dépôt de plainte, ce qui sert de prétexte à l’exposition de son discours. Il se fera ensuite tour à tour observateur, conteur, dénonciateur, victime, avec de fréquents passages par le slam –  pour certains desquels il travestira parfois sa voix, accentuant certains de ses propos d’un ton particulièrement métallique et caverneux. À cour : un couple blanc, dans un intérieur d’appartement bourgeois. Déjà sur scène lors de l’entrée du public, ils répètent tout au long de la pièce une succession de gestes mécaniques, de va-et-vient, d’interactions creuses, routinières, parfois grotesques. Quand ils prennent la parole, rarement, c’est d’une voix majoritairement caricaturale qui renforce l’effet de la pantomime et prolonge le cliché déjà né de la vacuité de leurs gestes. Impossibilité de communiquer, incompréhension mutuelle : ces personnages sont visiblement étrangers l’un à l’autre, enfermés dans un quotidien vide de sens, voire douloureux. Leur fonction performative n’est a priori pas évidente ; illustration de la morosité ordinaire ? Démonstration de la lâcheté inhérente à nos modes de survie contemporains, notre état perpétuellement désabusé, notre incapacité à penser la confrontation quand elle est nécessaire ? Ce couple – et c’est peut-être l’effet escompté – est en décalage profond avec le discours vivant et mobile proféré de l’autre côté. D’ailleurs D’ ne franchira jamais la ligne de démarcation, fêlure insurmontable entre deux mondes qui ne peuvent cohabiter, si ce n’est à travers des dispositifs vidéos superficiels. Pourtant, même quand on croit pouvoir accéder à l’intériorité du personnage féminin, on souffre d’un manque essentiel de liaison, d’adhésion, d’émotion.

 

L'ombre du double

Un élément vient toutefois mettre à mal cette étanchéité : un quatrième comédien, peut-être le seul à dire quelque chose de son corps et de ce qui s’y joue. On peut supposer qu’il s’agit d’un double jeune de D’ de Kabal ; il donne vie en tout cas à la souffrance trop longtemps tue de l’enfant maltraité qu’il a été. Ombre en déplacement, plutôt en arrière-plan, il concentre pourtant tous les regards lors d’un monologue essentiel qui est sans doute le plus puissant de la pièce : de dos, au centre du plateau, sous une douche de lumière, il raconte ses multiples mutilations, creuset de forces qui le dépassent. Ses paroles sont projetées sur le mur du fond, et disent la douleur, la maltraitance, racontent les dessins d’encre qu’il a tatoués pour contrer les reliefs de la chair mutilée, l’incapacité à formuler à ses partenaires le besoin d’être simplement touché, apaisé. Son mutisme renforce l’attention portée à la gestuelle puissante, à la fois souple et saccadée, de ce corps qui vient dire haut et fort son existence, sous nos yeux.

Le travail de l’auteur sur les mots et les mécanismes de construction des masculinités est réfléchi et efficace, servi par des passages au slam plutôt habiles, et a le mérite de faire entendre une pensée pro-féministe proférée par un homme sur un plateau, malgré une déclamation qui tend parfois vers le didactisme. Mais trop de concepts sont brassés en trop peu de temps, ce qui aboutit à la dilution des notions : comment aborder dans la même phrase déconstruction du « je bande donc je suis », convergence des luttes, réflexions sur viol diabolisé et viol minimisé, impossibilité d’être à la fois homme et victime, correspondance entre maltraitance(s) passée(s) et violence(s) présente(s) ? La poésie de D’ de Kabal est prometteuse et son travail des mots nécessaire, mais on souhaiterait sortir de la salle un peu plus bousculé et vibrant.

 

 

> Fêlures, le silence des hommes de D’ de Kabal, jusqu’au 13 avril à la Colline, Paris