<i>A Kind of Fierce</i> de Katerina Andreou A Kind of Fierce de Katerina Andreou © p. Emila Milewska

Féroce

La danseuse et chorégraphe Katerina Andreou ouvre le festival Next à Valenciennes avec un solo-manifeste. Un clin d’œil au style « fierce » du voguing, écrit au nom de la liberté. 

Par Marie Pons publié le 28 nov. 2016

Katerina Andreou entre sur le plateau d’un pas décidé. Deux traits jaune poussin parfaitement assortis à son sweat, lui barrent les joues. Gainée dans une paire de collants noirs elle est parée, aux aguets et s’engage sur le sentier du mouvement tous azimuts. Dans une scénographie efficace et minimale, deux rangées de néons blancs qui circonscrivent un carré d’action, un micro suspendu et deux enceintes qui nous font face, elle prend l’espace, le quadrille, visite son territoire.

La danseuse déploie un vocabulaire gestuel impressionnant, nourri de motifs répétés, de gestes saccadés, sitôt lancés sitôt interrompus. Sauts, battements, tours crépitent dans le noir du plateau comme des éclats, des petites choses précises, accumulées. On y lit des bribes de danse, apprises et digérées, des figures classiques qui côtoient un répertoire drôle tout en cavalcades et marches en crabe. Le registre rythmique rapide, en tension, rappelle le récent solo de Marco D’Agostin Everything is Ok qui semble répondre à une même envie : faire, faire, faire, se lancer dans un déroulé frénétique de mouvements pour contrer quelque chose ou proposer un autre ordre du monde. On oublie presque de préciser qu’au creux de son oreille, des écouteurs diffusent des rythmes disruptifs et contradictoires tout au long de la pièce. 

 

Lâcher les cheveux

Avec A Kind of Fierce rien n’est jamais certain. La proposition désarçonne parce qu’elle s’écrit dans un renouvellement constant, au rythme des gesticulations mi-maîtrisées mi-intempestives de sa protagoniste principale. La danse est un matériau brûlant modelé sur l’instant par l’interprète-chorégraphe qui façonne et défait, ne se fige dans rien. 

À un moment, elle saisit deux baguettes de batteur et esquisse des images de figures autoritaires, maîtresse de ballet ou dresseuse de chevaux, qu’elle érige pour mieux biaiser. On pense d’ailleurs souvent, au gré de la pièce, à cette discipline équestre qui vise à contenir la fougue de l’animal pour lui inculquer des figures savantes. Plusieurs fois Katerina Andreou envoie une figure avant de se cabrer pour partir ailleurs, sortir de tout enfermement. À un autre endroit, elle détache ses cheveux et ouvre, sous des airs de PJ Harvey, une autre ligne de fuite évoquant le punk rock et le rituel du concert. C’est une des clés du jeu qu’elle s’impose : ébaucher des carcans pour mieux ruer dedans.

Chez Katerina Andreou, être libre ne passe pas par le lâcher-prise, mais par une capacité à s’auto-surprendre en permanence. En guise de fin, elle se plante debout sur les enceintes ramenées en bord de scène qui diffusent du rock à plein tube et son visage s’éclaire enfin, ouvert. Alors on comprend à rebours le trajet complexe qu’elle vient d’effectuer vers une forme de libération, grâce aux différentes façons d’être « fierce » qu’elle vient de déplier. Fierce, ce mot puisé dans le vocabulaire du voguing s’emploie à propos de quelqu’un qui en impose par sa présence forte et pleine. Katerina Andreou, elle, se taille avec ce solo une course d’obstacles, une promenade intranquille sur le dance-floor où elle n’a besoin de rien imposer pour s’affirmer.

 

> A Kind of Fierce de Katerina Andreou a été créé les 4 et 5 novembre à l'Atelier de Paris et présentée le 19 novembre à l’Espace Pasolini, Valenciennes (dans le cadre du festival Next)