XXL de Kaisha Essiane © p. D. R.

BAM BAM BAM

Pour prendre en main son destin, s’autodéterminer, il faut s’inspirer du caméléon, à en croire le solo autobiographique de Tidiani N’Diaye. Le chorégraphe malien est à l’honneur du festival BAM BAM BAM au TU-Nantes, avec à ses côtés une dizaine d’autres artistes d’Afrique de l’Ouest, déterminés à déjouer les carcans sociologiques et artistiques.

Par Agnès Dopff publié le 28 juin 2021

Un simple bas de survêt’ sans marque, un t-shirt uni et un air tranquille. Au milieu des transat’ qui colorent l’entrée du TU-Nantes, rien ne laisse deviner que le jeune homme discret, posté en retrait des groupes animés, est à l’initiative de la manifestation. Ni qu’il est l’auteur et interprète de Caméléon, solo présenté en clôture de festival qui retrace le parcours extraordinaire d’un gamin têtu né dans une famille nombreuse de la campagne malienne. Cette histoire, livrée sans filtre ni langue de bois, est bien celle du chorégraphe et danseur Tidiani N’Diaye. Entre documentaire gonzo, autobiographie poétique et performance chorégraphique, Caméléon s’offre comme le versant intime de WAX, pièce qu’il a créée simultanément. Alors que cette dernière tire le fil du célèbre tissu imprimé pour dérouler celui de l’histoire coloniale, Caméléon témoigne à la première personne. Le jeune artiste nous convie à une errance en caméra embarquée, à travers les rues d’une ville que l’on suppose européenne. Alors que les images de parcs, de squares, de trottoirs et d’immeubles défilent sur la toile de wax tendue sur la scène, sa voix douce et posée nous raconte sa rencontre avec la danse, ses premières galères pour ne pas lâcher son béguin naissant, ses combines et petits boulots pour suivre sa première formation à Bamako. Dans ce témoignage, il y a la troublante persévérance d’un gaillard qui a dû se retrousser les manches pour cultiver ses espoirs, mais aussi la lucidité aiguisée par les coups durs et les moments de lassitude. Dans une langue à la poésie incisive, la séquence vidéo de Caméléon illustre déjà le titre du solo. Et sonne comme un avertissement : la danse de Tidiani N’Diaye, comme lui, s’est façonnée au gré des déplacements, du village natal jusqu’à Bamako, des premiers ateliers en studio aux tournées sur les scènes européennes. Ni africaine, ni européenne, mais hybride et plurielle.

À l’origine du festival, il y a avait l’invitation lancée par le TU-Nantes à l’adresse de Tidiani pour venir présenter son solo. Avec le concours de son ami et collaborateur artistique Arthur Eskenazi, l’auteur de Caméléon a finalement réussi à faire accepter le projet d’un temps fort autour de jeunes artistes d’Afrique de l’Ouest. Parmi eux, Zol’, l’ami d’enfance mentionné dans Caméléon, et qui présente une performance écologique sur la gestion démente des déchets plastiques dans les rues maliennes. Mais aussi une fenêtre ouverte sur des trajectoires de femmes artistes, avec la programmation de Kaisha Essiane, Rachelle Agbossou et Adiara Traoré. Qu’il soit question de violence conjugale, d’enfermement domestique ou d’assignation au statut de personne noire, les trois artistes ont offert autant de regards sur les carcans de genre, déjouant chaque fois le piège d’un ancrage “éthique” et géographique  qui justifierait leurs expressions aux yeux d’un spectateur européen pour raconter plutôt l’expérience d’être un sujet féminin. À en voir la composition du public venu assister au festival, dans lequel ni les femmes, ni les étudiants, ni non plus les sujets blancs n’avaient l’avantage numérique, cette première édition semble avoir réussi à déboulonner certains travers sociologiques tenaces en même temps que les projections exotisantes.

> Caméléon de Tidiani N’Diaye, XXL de Kaisha Essiane, Sika de Rachelle Agbossou et Au coeur d’Adiara Traoré ont été présentés du 6 au 11 juin au TU-Nantes dans le cadre du festival BAM BAM BAM