L'âge d'or d’Igor Cardellini et Tomas Gonzalez © Julie Hascoët
Critiques Théâtre festival Performance

Festival Bonus

L’espace de quelques jours à la fin d’un été covidé, en rase campagne bretonne, le théâtre a fait beaucoup de sens en s’interrogeant lui-même au festival Bonus. D’une mise en scène in situ dans un centre commercial à des improvisations vocales en plein air, retour sur les moments forts de cette programmation aventureuse et stimulante. 

Par Thomas Corlin publié le 6 sept. 2021

Déposée en car de tourisme sur un parking désert, une grappe de spectateurs s’apprête à visiter le « Grand Quartier » – un centre commercial de 45 000 m2 situé en périphérie rennaise – au cours d’un parcours commenté calqué sur celui d’un musée de civilisation. Visière sanitaire et micro sans fil au visage, la performeuse Dominique Gilliot sera notre guide. À la traîne derrière elle, jetés parmi les clients (souvent interloqués) du centre marchand, nous la suivons, ridiculisés par le port obligatoire de casquettes Kiabi et d’un tote-bag promotionnel bourré de bons-réducs pour les enseignes présentes (gag ultime et probable accord entre le festival et le lieu) – et voilà le stigmate pour ainsi dire renversé. Sommes-nous les vrais bouffons ici, consommateurs de l’industrie culturelle subventionnée dans un espace marchand privé, sous couvert d’ironie critique ? Qui juge qui ? Un détail achève la mise en abyme : à l’ère de la vente en ligne, les malls (terme américain pour désigner un grand espace commercial couvert) cherchent à renouveler l’intérêt des masses à grand renfort d’activités et animations diverses - « à l’image de la visite que nous effectuons présentement », nous glisse le guide avec un regard entendu. Nous y voilà. Cette mise en scène, présentée dans le cadre du festival Bonus en Ille-et-Vilaine par le duo d’artistes suisses Igor Cardellini / Tomas Gonzalez, exhibe autant les coulisses du simulacre commerçant que les enjeux de notre présence dans ces espaces ultra-codés. Par-delà la pédagogie, l’écriture et l’humour sur le fil, c’est le léger malaise que provoque le dispositif et la duplicité de sa charge critique supposée qui en font le sel.

Le retour dans les pâturages où le festival Bonus tient son QG, assure une redescente en douceur après l’agression de la zone commerciale. C’est donc à Hédé-Bazouges, bourgade de 2 000 âmes en Bretagne Romantique, dont l’équipe a repris il y a 10 ans l’historique Théâtre de Poche (103 places et une programmation à la pointe), que se tient l’événement tous les deux ans. Son cadre de verdure et de pierre bretonne, ainsi que l’originalité toute en détente des formes qu’il propose, donne lieu à une expérience d’arts vivants qui contraste avec le parcours, lui aussi standardisé, de tant d’autres manifestations en milieu urbain. Contrairement à ce qu’auraient pu présager les mauvais esprits, la fréquentation y est majoritairement locale, et non exclusivement composée de pros ou d’amis d’artistes (certes présents). Et pendant que les scènes nationales font souvent couler l’eau tiède dans les campagnes, l’équipe du Bonus stimule son public avec une affiche aventureuse et bien dosée, qui met souvent en cause, cette année, l’identité et les propriétés mêmes du théâtre. 

 

L'Âge d'or d'Igor Cardellini et Tomas Gonzalez p. Julie Hascoët

 

Déjà très présentes avant la crise, ces questions ont eu le temps de travailler des artistes trop longtemps privés de leur outil de travail, et cela se ressent tout le long des créations programmées les deux premiers jours. C’est l’objet du bien nommé Un Spectacle, réactivé par la Compagnie L’Unanime. De questions froides et méta portant sur l’ontologie du fait scénique, l’arbitraire de la création, et l’artifice de l’appareil théâtral, la troupe tire un numéro pour trio de danse musicale clownesque faisant rire les enfants aux premiers rangs. Les suisses Joël Maillard et Marie Ripoll mettent aussi le médium théâtral à l’épreuve dans Sans Effort, une pièce intégralement conçue à l’oral, sans trace écrite. Qu’importe la véracité du procédé, il en demeure une tentative excitante de se jeter sur scène sans filet, et de prendre le risque comme matière première, quitte à tanguer du mauvais côté : l’un écrase l’autre, les flottements mettent à mal le jeu… ce soir-là, la sauce ne prend qu’à moitié, mais l’imaginaire ethno-cosmique du binôme tape toujours dans le mille, l’histoire portant sur une communauté isolée qui se transmet un « Grand Poème » de générations en générations par besoin de fiction et de croyance. 

C’est également une histoire de transmission qui se trouve au centre de Merlin du Groupe Fantômas, sorte de feuilleton théâtral autour de la légende arthurienne. Certes, nous basculons ici dans un format plus balisé de « création de sortie d’école », rythmé par des numéros tous très sportifs et rudement saisis, mais il y a tant de sueur et tant de pugnacité chez ces lyonnais que l’exercice – souvent traité de manière scolaire – que l’exercice en finit sali et ainsi, paradoxalement transcendé. Et surtout, au fil de ces 6 heures d’endurance en extérieur qu’une belle variété de procédés narratifs vient pimenter, c’est encore une quête de raison d’être du spectacle vivant qui fait vibrer les planches : perpétuer les grands récits barbares par la scène ne sert-il qu’à nous rassurer en nous mettant du côté éclairé de l’histoire, ou à nous rappeler que la violence des mythes fondateurs est la même que celle qui nous anime aujourd’hui ? Un personnage anachronique intervient à mi-chemin sur scène pour s’interroger : « vivons-nous aujourd’hui l’âge d’or ? » La réponse est non bien sûr, l’époque est très sombre, mais elle demeure toujours plus douce à Hédé-Bazouges. 

 

> Le festival Bonus par le Théâtre de Poche a eu lieu du 24 au 29 août à Hédé-Bazouges, Ille-et-Vilaine