© Yeah, de Suzuki Yohei ; p. D.R.
Critiques cinéma

Festival du cinéma de Brive

De plus en plus ouvert à l’international, le Festival du Moyen-Métrage de Brive offre un panorama du jeune cinéma contemporain, tout en exhumant des joyaux méconnus du patrimoine. Bilan d’une 15ème édition où documentaire et fiction jouaient au chat et à la souris.

 

Par Julien Bécourt

Malgré son circuit de diffusion restreint, le moyen-métrage reste le format de prédilection d’une frange d’auteurs qui échappe au formatage de l’industrie, de Hubert Viel à Bertrand Mandico. Toujours aussi prospectif, le festival de Brive est aux avant-postes de ce cinéma en mutation. Sa sélection, même s’il faut trier le bon grain de l’ivraie, a le mérite de ne pas se cantonner aux conventions du film « carte de visite » et laisse présager d’une nouvelle dynamique cinématographique, telle qu’on a pu le constater aussi lors du FLIMM à Paris, autre manifestation dévolue à ce format bâtard.

 

La lose dans la peau

Couronné du Grand Prix, Rémy, de Guillaume Lillo, repose sur un dispositif que l’on s’abstiendra de divulguer. Tourné en caméra subjective comme pouvait l’être Le Filmeur de Cavalier (venu présenter ses Portraits XL), le récit se tisse à travers la voix off du protagoniste, retiré dans un chalet montagnard à l’issue d’une rupture amoureuse et de dettes contractées auprès de ses parents. Plongé dans les affres de la dépression et invisible aux yeux des autres, il arpente un paysage recouvert de neige et dialogue en son for intérieur pour conjurer son isolement, tandis qu’il reçoit des vidéos de son ex se dorant la pilule à l’autre bout du monde. Biche, chouette et marmotte font irruption dans cet ermitage hivernal comme un bestiaire de mauvais augure. L’autofiction prend une tournure inquiétante et presque fantastique, tant l’hostilité de l’environnement se fait de plus en plus prégnante. Dommage que l’étrangeté cède le pas à une pirouette narrative (et à un tube pop dispensable) plutôt que de maintenir le spectateur dans cette zone grise, dont la teneur ne sera révélée qu’au générique.

Deter, de Vincent Weber, Récompensé du Prix du Jury Jeunes et du Grand Prix Ciné+, dresse le portrait d’un vingtenaire à la ramasse, errant tout un été dans une station balnéaire du sud de la France après s’être fait largué (décidément !). S’il n’évite pas les poncifs de la caillera à fleur de peau (plans drague foireux, fumette et gonflette, sortie en club, virilité mise à mal), le film n’est pas dénué d’une certaine singularité qui le sauve d’une énième chronique de la lose. Plus ambivalent qu’il n’en a l’air, son personnage prend de l’épaisseur avec la rencontre d’un alter-ego qui le sort de sa torpeur, et on aura rarement vu au cinéma une Côte d’Azur filmée comme un terrain de jeu pour les paumés.

 

Délabrement social

Le documentaire Derniers Jours à Shibati, déjà lauréat au Cinéma du Réel en 2017, a fait l’unanimité : Prix du Jury et Prix du Public. Seul avec sa caméra, le réalisateur Hendrick Dussolier part à la rencontre des habitants d’un quartier populaire en voie de destruction de Chonqing, mégalopole chinoise à l’urbanisation effrénée. Tourné sur une durée de trois ans, à raison de trois voyages à intervalle de six mois, le film s’attache à trois personnalités avec lesquelles il noue une relation complice : un gamin qui le guide dans les dédales insalubres, un coiffeur aussi bienveillant que résigné et une vieille dame espiègle qui trie inlassablement les déchets de la ville pour les revendre contre une poignée de yuans. À rebours des stéréotypes sur une Chine hostile aux étrangers et repliée sur elle-même, Dussollier met en exergue l’altruisme et la dignité des humbles, et dresse le portrait poignant d’une communauté sacrifiée au nom de la croissance.

 

 

Derniers jours à Shibati de Hendrick Dusollier

 

Contrechamp au remarquable long-métrage Une vie violente de Thierry de Peretti, qui revenait sur la lutte nationaliste en Corse, Lutte Jeunesse en dévoile le casting. Cet alignement de bouts d’essais de jeunes corses, la plupart ayant eu maille à partir avec le nationalisme, en dit long sur l’état de délabrement social de l’Ile de Beauté, de plus en plus confrontée à la spéculation immobilière, à la mafia et au tourisme de luxe. Le rapport viscéral que ces beaux gosses nourrissent à l’égard de leur terre natale, martelé jusqu’à la scansion, est d’une sincérité bouleversante. Loin des raccourcis véhiculés par les médias, on les sent déchirés entre la tentation de venir tenter leur chance sur le continent et leur désir de fidélité à un idéal patriote. À la fois drôles (il faut entendre un nationaliste repenti raconter le braquage de la mairie de son village comme s’il avait volé un paquet de bonbons !) et graves (leur engagement s’avère bien moins simpliste qu’on pourrait le croire), ces paroles résonnent avec une force inouïe.

 

Légèreté de la forme

Réalisé par Guillaume Brac, dont on suit attentivement le parcours depuis Un Monde sans Femmes où se révélait Vincent Macaigne, Hanne et la fête nationale est le deuxième volet d’un diptyque nommé Contes de Juillet. Réalisé lors d’un atelier avec des étudiants du Conservatoire, le film manie l’art délicat du badinage, dans un volubile pastiche de Rohmer et Hong Sang-Soo réalisé en l’espace d’un jour et d’une nuit dans un appartement de la Cité U. Dépassant le simple exercice de style, Brac se tient sur un fil entre la légèreté de la forme et une gravité impromptue qui couve en arrière-plan. Cet antidote rafraîchissant aux grosses Bertha festivalières a bénéficié d’une Mention Spéciale du Jury.

 

Contes de juillet, de Guillaume Brac

Première réalisation de Frederique Devillez, Je vous déclare Amour est la mise en abîme d’un tournage dont la metteure en scène, sur le point de se marier, n’assume plus ses responsabilités et finit par laisser en carafe toute son équipe et ses comédiens. Sans trop savoir sur quel pied danser, ce film bipolaire cherche son ton sans parvenir à le trouver, hésitant entre burlesque surréel et comédie douce-amère. S’il se heurte aux limites de son postulat, son interprète Anne Steffens y est épatante dans sa manière de jouer les Bartleby, au point qu’elle semble littéralement s’enfuir des plans en élançant ses longues gambettes.

 

> Le Festival du cinéma de Brive s'est déroulé du 3 au 8 avril