Film catastrophe © Paul Grivas
Critiques cinéma

Festival du Cinéma de Brive

Mouvement était aux Rencontres internationales du moyen-métrage de Brive. Petit tour d’horizon des films qui ont retenu notre attention.

Par Julien Bécourt

 

 

Cette année, c'est D’un Château l’Autre d’Emmanuel Marre, Grand prix du Jury, qui fit l’unanimité. Son Film de l’Eté (2016), avait déjà été distingué dans plusieurs festivals et suscité un bel engouement. Avec cette nouvelle incursion dans un réalisme cru et poétique, dont le format alterne entre Super 8 et smartphone, Marre excelle dans l’art de mettre à nu les failles intimes et la compassion latente de ceux qui ne trouvent leur place nulle part. Le film se déroule en pleine période électorale, et son protagoniste, un jeune homme taciturne et un peu paumé dont on ne sait pas grand-chose (Pierre Nisse, bluffant), est logé chez une dame âgée (Francine Atoch) en échange d’un loyer qu’il peine à réunir. Se dessine peu à peu une relation mère-fils entre les deux, tâtonnant entre antipathie et empathie, tandis que les meetings de Macron et Le Pen battent leur plein. Le personnage du film louvoie de l’un à l’autre, portant un regard désabusé sur ce grand barnum démagogique qui le renvoie encore plus douloureusement à la solitude de son existence. D’une séquence à l’autre, d’un bord politique à l’autre, le film maintient cette irrésolution jusque dans un dernier plan bouleversant. Autre film qui soulève l’opercule de cette France des couches sociales non homologuées, trop « out » pour prendre corps dans le champ politique, Braquer Poitiers de Claude Schmitz est une comédie absurde très inspirée, découverte au FID l’an dernier. Le militantisme, dans ces deux films, sert plutôt de prétexte à une philosophie du lâcher-prise et de l’attention portée à l’autre, a fortiori lorsqu’il a le visage d’un(e) inconnu(e).

 

 

Naufrage politique

Mise en abîme du tournage de Film Socialisme sur le Costa Concordia trois ans avant son naufrage, Film Catastrophe de Paul Grivas repose sur un montage parallèle entre les rushes de Godard et images de la catastrophe, tournées par des amateurs et injectées dans un docu TV racoleur doublé en français. Avec malice et subtilité, le film joue avec la synchronisation du son de l’un sur les images de l’autre, à travers un processus de déconstruction, elliptique et fragmentaire, propre aux films de Godard eux-mêmes. Tour à tour making of, bêtisier hilarant, portrait d’un cinéaste au travail, méditation sur la fonction du cinéma, allégorie d’un naufrage politique et d’un monde qui part à vau-l’eau, le résultat est réjouissant. Dirigeant tant bien que mal ses comédiens amateurs, le cinéaste s’y montre plein de bonhomie et d’une patience à toute épreuve, loin de l’image du démiurge reclus dans sa tour d’ivoire. Fulgurances et aphorismes sont toujours de mise, avec cet inimitable chevrotement dans la voix qui ressemble de plus en plus à des sanglots étranglés. Mais où sont passées les bouées de sauvetage ? Le désastre est-il imminent ou a-t-il déjà eu lieu ? Même Alain Badiou, qui apparaît coi l’espace de quelques instants, semble être égaré dans cette croisière au long cours où se joue l’Histoire avant même qu’elle ne se soit déroulée.

 

 

Autre film réalisé entièrement à l’aide d’un dispositif de found footage, en l’occurrence une succession d’images chronologiques postées sur les réseaux sociaux (YouTube, Instagram, Snapchat), Vie et Mort d’Óscar Pérez retrace le parcours d’un soldat d’élite vénézuélien qui filme ses prouesses quotidiennes sous le régime autoritaire de Maduro, avec une fascination sans bornes pour les armes à feu. Se prenant au jeu du justicier, flirtant avec le fascisme en version GI Joe, il est de tous les combats contre la drogue et la corruption et se fabrique une image narcissique de héros au service de son pays. Jusqu’à ce qu’il fomente un coup d’état, appelle le peuple à l’insurrection et retourne les armes contre le gouvernement chaviste. Il mourra sous les balles après avoir filmé ses derniers instants. Aussi captivant que perturbant, le film de Romain Champalaune nous confronte au pouvoir ambivalent de l’autoreprésentation, où fiction et réalité finissent par se confondre. Soulevant des questionnements très contemporains, ses images nous poursuivent longuement après la projection.

 

Viva la muerte

En quoi consiste la vie au quotidien lorsqu’on est en passe d’atteindre l’âge de cent ans ? Dans Presque un Siècle, Pascale Bodet – dont la voix en hors-champ recrée un enclos intimiste – filme sa grand-mère dans son appartement du Limousin. Fermement accrochée à ses principes, la vieille dame attend la mort avec un mélange d’impassibilité et de pragmatisme. On ne verra de l’extérieur qu’un plan furtif de la rue par le rideau entrouvert. La mort est à la fois tenue à distance tout en étant incessamment évoquée. Un voisin excentrique, dont la visite donne tout son piment au film, a eu le projet de construire chez lui un funérarium pour se faire incinérer à domicile, tandis qu’il dévore quotidiennement la rubrique nécro du quotidien local en la commentant avec une jubilation déconcertante.  Jamais le film ne se complaît dans le drame de la sénilité, il en émane au contraire une certaine nonchalance teintée d’humour noir qui ne s’interrompt que lors d’une scène finale, où la grand-mère se révèle subitement sous un jour autoritaire.

 

 

Si la forme et le sujet sont aux antipodes, Topo Y Wera de Jean-Charles Hue est aussi un film où la mort rôde à chaque instant, à la fois invisible et omniprésente. Abandonnant la communauté des gitans qu’il a longuement documentée, le réalisateur s’attache à un couple de junkies survivant tant bien que mal à Tijuana, après s’être vu retiré la garde de leur enfant par les services sociaux. Lui est un cholo repenti, évincé d’un gang après avoir survécu à une balle dans la tête, elle une chicana qui a grandi à Los Angeles. Entre un jackpot et une pipe à crack, ils vivent de menus larcins et partagent un taudis rempli de têtes de morts avec un vieux cinglé toxico et libidineux. Si la caméra de Hue peine parfois à trouver la juste distance entre empathie et voyeurisme, le film nous plonge au cœur d’un Roméo et Juliette des basses fosses, où l’humain se déshumanise peu à peu pour se muer en détritus. 

 

 

 

Exaltation fétichiste

Disséquant avec bienveillance les us et coutumes des « vieux garçons » japonais, Tsuma Musume Haha plonge dans la fabrique à fantasmes du Japon. Poursuivant leur investigation au sein des communautés fétichistes, Alain Della Negra et Kaori Kinoshita se penchent cette fois sur les poupées hyperréalistes, le cosplay et les avatars virtuels, tous trois faisant partie intégrante des mœurs nippons. Bien davantage qu’un simple objet sexuel, ces poupées sont considérées comme des êtres à part entière, auquel le « client » insuffle une âme. Fétichisées à outrance elles font l’objet d’une déconcertante mise en scène domestique dont le spectateur se fait le témoin médusé. À l’aide d’une mise en scène solidement arrimée à son sujet, le film touche le point névralgique de la solitude contemporaine, plus prégnante que jamais dans la société japonaise. De quoi méditer sur le rôle de la sexualité masculine dans une société où la reproduction est devenue contingente à mesure que le désir s’est ancré dans la technologie.

 

 
 

Comme chaque année, le festival mettait aussi à l’honneur des cinéastes méconnus du patrimoine, avec des films nouvellement restaurés en numérique. Cette fois, ce furent Jean-Daniel Pollet et Pierre Clémenti qui eurent la faveur d’une rétrospective. Yann Gonzalez et Bertrand Mandico rendaient notamment un bel hommage à ce dernier en jouant des disques vinyles sur les images de son « journal filmé » en Super 8, exhumé et assemblé par son fils Balthazar sous la forme d’une trilogie bientôt disponible en DVD. Les imbrications, collages et juxtapositions d’images ressuscitent un âge d’or des années 1970, où expérimentations filmiques et divagations poétiques laissent transparaître une utopie en voie de déclin. La bande-son était au diapason, avec les morceaux langoureusement psychédéliques de Dashiell Hedayat, Cosey Fanni Tutti, Cluster ou Gary Numan, soit la parfaite osmose entre exaltation hippie, flamboyance glam et spleen proto-punk.

 

> Les Rencontres européennes du moyen-métrage de Brive se sont déroulées du 2 au 7 avril.