Jezebel de Cherish Menzo p. Claudia Borgia et Lisa Capasso
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Festival Santarcangelo

L’évènement italien dédié aux arts vivants le plus ancien d’Europe, le festival de Santarcangelo, propose 50 ans après sa première édition d’imaginer le futur. Fantastique, kitsch, écologique ou encore poétique : à chaque performance sa vision. 

Par Irene Panzani publié le 8 sept. 2021

 

Une alternative à ce qui est présenté dans les théâtres traditionnels, une place pour s’exprimer librement, un contexte pour produire de nouvelles œuvres, un bar où s’échangent les pensées, un laboratoire communautaire continu qui fait circuler dans les rues des corps et des expériences du monde entier … le festival pluridisciplinaire de Santarcangelo, c’est tout cela à la fois. 50 ans après sa naissance, l’événement est fondamental pour la communauté artistique – notamment italienne –, mais aussi pour tous ceux qui jugent la culture nécessaire dans une période de pandémie. Le thème à l’honneur pour cette dernière édition, Santarcangelo 2050 – Avenir fantastique. Le festival métamorphosé des méduses, des cyborgs et des espèces compagnes, interroge les temps et les manières de représenter la réalité. Le futur que nous imaginons est-il moins vrai que le passé que nous essayons de décrire ? Nous nous sommes toujours nourris du passé pour planifier le futur. Et si au contraire nous imaginions le futur pour mieux comprendre le présent ? Imaginant un avenir fantastique, Enrico Casagrande et Daniela Nicolò (Motus), directeurs des éditions 2020 et 2021, sont tombés sur une nouvelle espèce qui change de forme continuellement : le COVID19. 

Pas d’acteurs ou d’actrices sur scène, un simple texte défile sur l’écran de projection, derrière et à côté des arbres, accompagnée d’une musique choisie. Soudain, un jeune berger arrive avec un sifflet et un chien, un troupeau de moutons dansant devant le public, puis dans le public. De l’histoire du débarquement difficile de réfugiés sur une côte de Crète, on tombe devant cette image bucolique. C’est réel, mais ça ressemble à une peinture. Ainsi, la compagnie El conde de Torrefiel nous amène, avec l’œuvre Ultraficciones n. 1, à repenser ce que nous définissons comme étant la réalité. « La réalité doit être fictionnée pour être pensée » écrivait Jacques Rancière dans son Partage du sensible. Ce que semble aussi dire les metteurs en scène : l’imagination est un acte fondamental pour penser la réalité, pas seulement pour la construire.

 

 

En revanche, Amanda Piña, tout en critiquant la pensée cartésienne qui ordonne et soumet, commence par une déclaration, laquelle dénonce la multinationale anglo-américaine qui détruit l’écosystème dans lequel vit sa mère, au Pérou. Par l’extraction de minéraux, elle modifie l’équilibre naturel. De l’énonciation l’on passe à la poétique des corps. Avec deux autres interprètes, Amanda devient rocher, terre, eau, imposant au spectateur un rythme lent et dilaté. Et la nature incarnée devient une danse, une danse tribale et répétitive, jusqu’à devenir un rituel collectif au cours duquel la notion du temps se perd. Ces Climatic Dances aurait-elles été moins politiques si elle n’avait été que poétiques ? 

Dans SPACE. Golden dream II (studio), Barbara Berti dessine l’environnement avec des gestes et des mots, réfléchissant sur les gestes avec des mots et utilisant à leurs tours les mots comme s’il s’agissait de gestes. Elle s’entretient avec le spectateur, pose des questions et l’invite à intervenir, mais personne ne répond, pointant du doigt l’espace qui existe entre la scène et le public. Dans la conscience de ne pas pouvoir expliquer pleinement ce qui s’est passé, comme dans un état de demi-sommeil, nous quittons la Villa Torlonia où a eu lieu la représentation, sans savoir si nous voulons ou devons comprendre.

 

 

Et si l’on parle de langage, on ne peut que penser à celui de Cherish Menzo dansant au milieu d’une scène-bouche, la sienne, dans laquelle pénètrent des ongles très longs et blancs, toujours les siens. À travers des références aux danseuses des vidéos de rap, souvent faites femmes-objets, la performeuse tente de construire un nouveau modèle de genre, et peut-être même d’espèce. Jezebel, tout en se nourrissant de clichés faits de twerk, de dents en or, de vélos customisés, ne cesse de les interroger, dans des scènes qui touchent au grotesque, sans jamais verser dans la maladresse.

 

Le festival Santarcangelo 2050 a eu lieu du 8 au 18 juillet, à Santarcangelo di Romagna, Italie