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Critiques Danse Performance

Fictions, nuit en création

Quels sont les pouvoirs de la fiction ? Au festival June Events, du crépuscule à l’aurore, dans les théâtres de la Cartoucherie et les bois alentours, du banquet au sabbat, avec Fictions, une nuit en création la chorégraphe Nina Santes a déplié la question.

Par Tadeo Kohan publié le 19 juin 2019

Dans son désormais célèbre Manifeste cyborg de 1985, la chercheuse Donna Haraway déclare que nous avons besoin de fictions pour changer le monde. Au travers de la figure du cyborg – être chimérique dans lequel se confondent organismes humains, animaux, végétaux ou mécaniques – elle imagine une révolution née de la coalition, un « mythe de résistance »C’est dans ce récit monstrueusement utopique que nous entraîne Nina Santes avec Fictions, une nuit en création. Emportant le public dans un monde aux frontières poreuses, dans des danses brûlantes d’ombres confondant les corps et les voix, la chorégraphe invite à explorer une nuit, où l’obscurité éclaire un imaginaire politique puissant.

 

À l’abri de la cabane

Tout commence dans le noir, alors qu’il fait encore jour dehors. Avec Unforetold, Sarah Vanhee nous fait ouvrir les yeux dans la pénombre. Contre l’obscurité d’un décor caverneux, s’impriment des phrases énigmatiques. On hésite à y lire un oracle, une poésie, un conte ou une comptine. La lune, la mort y sont invoquées. Les mots défilent, puis les corps des performeuses et performeurs s’animent dans des costumes noirs constellés de points de lumières. On ne voit d’abord que des lucioles multicolores. Des êtres bioluminescents sortis des abysses, des poissons-lunes interstellaires, se déplaçant dans une marche d'insectes mécaniques. Et l’œil discerne alors celles et ceux qui animent la lumière : des enfants aux gestes précis et à la voix brillante. À la lisière du rituel, ils et elles jouent avec des pierres artificielles et échangent dans une langue inconnue. Changeant de forme, les petits êtres se glissent finalement sous le décor, transformant la pierre en gastéropodes animés. À l’abri de la cabane, on refait le monde. « C’est la nuit, mais nous ne dormons pas » nous soufflent-ils.

Le jeu se poursuit dans une navette spatiale gonflable. Sur cette limousine géante crée par Nadia Lauro évoluent deux guenons, Consul et Meshie : deux singes célèbres ayant vécu comme des hommes parmi les hommes au début du XXe siècle. Revêtues de lycra irisé et poilu, de couronnes de barbe blanche et de lourdes mamelles, Antonia Baehr et Latifa Laâbissi incarnent ces chimpanzés qui imitent les humains et leurs pratiques. Comme dans La planète des singes, roman puis film d’anticipation qui renversait les hiérarchies sur une planète gouvernée par les primates, chez Consul et Meshie la remise en cause de nos certitudes terriennes est tout aussi frontale.

 

 

p. Patrick Berger

 

Après ce voyage interstellaire, le public se rassemble pour prendre part à un banquet collectif. Avant d’entamer le repas préparé par l’association Les Mères en Place, il nous faut méditer, nous dit-on, sur notre organisme et ses mouvements internes. Revêtue d’un costume de système digestif fait de carton rose et de sucs visqueux, Louise Siffert s’adresse à l’assemblée. De sa voix grave, l’organe nous engage à prendre conscience de notre salive, de nos fluides, des flots liquides baignant nos intérieurs. En tenue galactique, Anna Wanda Rivière lui donne la réplique dans un anglais robotique, imaginant une utopie alimentaire interplanétaire.

 

Sabbats dans les bois

Et, alors que la nuit est à présent tombée, il est temps de s’enfoncer dans la pénombre du Parc floral. La déambulation entre les arbres s’ouvre à la lueur de la braise. Lynda Rahal nous propose de penser le feu, son histoire, ses légendes, sa pratique collective et magique. À mesure que le bois s’enflamme et siffle, elle convoque les stratégies survivalistes, les autodafés et la sorcellerie. Comme un rituel nécessaire avant d’entrer dans les profondeurs de la forêt. À mesure que l’on pénètre dans une nature devenue irréelle, éclairée à la lampe-torche, les scènes du sabbat se succèdent : la chorégraphe et danseuse Ana Pi chemine sur les troncs, alors que ses pieds scintillement à la lueur de chaussures électriques ; des polyphonies lentes prennent le relais dans un chœur qui fait vibrer les corps ; on croit rêver des scènes d’escrime dans des serres, un être lumineux mi-femme, mi-végétal danse à l’abri des saules.

 

p. Patrick Berger

Au retour, tous et toutes un peu engourdies par cette nuit anormalement froide de juin, la performance de Betty Tchomanga nous arrête. Devant un mur où se projettent violemment les ombres d’arbres morts, la danseuse palpite à la mesure d’une musique électro hypnotique. Secouée de spasmes réguliers, elle s’approche, le visage grimaçant, douloureux. Ses cheveux ondulent comme des flammes. On l’imagine possédée par une transe, une tarentelle, une parenthèse exutoire, libérée de tous les carcans historiques, raciaux, sociaux, sexuels, genrés. Avant de se noyer dans l’épuisement cathartique de la fête, la procession se termine par un autre feu, d’artifice cette fois-ci, l’un de ceux qui viennent du sol et s'éjectent dans la nuit comme des comètes.

 

Betty Tchomanga p. Patrick Berger

 

Rêver la nuit

Poursuivant ses recherches initiées avec Hymen Hymne (2018), Nina Santes fait naître en nous le germe du soulèvement, attisé par les philosophies éco-féministes, magiques et sciences-fictionnelles. Utopie nocturne ancrée dans le sol archaïque du bois et projetée vers le ciel, le futur, Fictions, une nuit en création nous engage à « rêver l’obscur ». Dans son ouvrage éponyme de 1982, la militante et théoricienne Starhawk prônait une société qui retrouverait son lien à la nature, aux corps et aux autres au travers du rituel collectif.

Nina Santes invite à ce rassemblement là. Elle nous regroupe, collectivité éphémère et potentielle, au cœur de fictions dansées, chantées ou racontées d’où peuvent naître une pensée politique bien réelle. À Donna Haraway d’ajouter : « la frontière qui sépare la science-fiction de la réalité sociale n’est qu’illusion d’optique. » Dans la nuit, peut être qu’il suffit donc de fermer les yeux pour mieux voir.

 

> Fictions, une nuit en création de Nina Santes a eu lieu le 8 juin avec l’Atelier de Paris CDCN dans le cadre du festival June Events