Frank Stella, <i>Polombe</i> Frank Stella, Polombe © p. André Morin pour le Consortium
Critiques arts visuels

Flash back

Avec l’exposition Truchement, le Consortium fête ses 40 ans en même temps que le Centre Pompidou. Pour l’occasion, six commissaires d’exposition orchestrent un dialogue fécond entre les deux institutions et leurs collections qui marque l'origine d'une politique consacrée à l'art contemporain.  

Par Chrystelle Desbordes publié le 24 avr. 2017

40 ans... l'âge de la maturité. Un âge où l'on est censé aborder les choses de manière sereine, réfléchie... Aussi ne s'agit-il pas de fêter le double anniversaire du Consortium et du Centre Pompidou à grand renfort d'œuvres qui viendraient couvrir massivement les cimaises, mais plutôt de rendre hommage à un certain nombre d'artistes qui ont marqué l'histoire du lieu ponctuée de collaborations avec l’institution parisienne. Il n'est pas plus question de tomber dans l'écueil de ce que serait un parcours chronologique, qui plus est au sein de cette étonnante architecture white cube signée Ban et de Gastines, qui se prête mal à une circulation linéaire.

Au travers de l'œuvre de chacun des dix artistes retenus, c'est plutôt une rencontre unique avec Le Consortium qui est racontée en filigrane. In fine, formant autant de « petites » histoires se déployant salle après salle, toutes les œuvres contribuent à écrire l'Histoire. Peu à peu se dessine l'identité du centre d'art : ses aventures, ses partis-pris, ses choix impulsés par ses directeurs, Xavier Douroux, Franck Gautherot et Éric Troncy comme par ses commissaires associées Stéphanie Moisdon, Seungduk Kim et Anne Pontégnie. Autant de personnalités curatrices de l'exposition. 

Et si, en effet, il s'écrit bien ici une histoire propre, Truchement est aussi l’occasion de voir ou de revoir des œuvres réalisées par des artistes qui tous appartiennent désormais au grand récit de l'art moderne et contemporain. À l'égal de ces flashs de la mémoire, d'où s'exhume subitement ce que l'on croyait enfoui à jamais, les œuvres ressortent d'un oubli, au fond tout relatif, pour réaffirmer leur présence au monde dans le corps même de leur histoire et l'épaisseur de l'Histoire, dans l'expérience irremplaçable de la confrontation aux œuvres, en lieu et place d'un espace dédié.

Giacometti et On Kawara. p. André Morin pour le Consortium 

Au bord du trou évidé de la « tombe » de Maurizio Cattelan bordée d'un tas de terre (Untitled, The Grave, 1998), nous voilà projetés, par exemple, devant la « porte » métaphysique de L'Enterrement à Ornans de Courbet ou face à un fragment d'Earth room de Walter De Maria, comme au seuil de l'art provocateur de l'artiste italien qui eut, très tôt en France, une exposition monographique au Consortium (en 1997). Pénétrant le Mémorial morbide consacré à l'industrie de luxe (Cartier) et au lobbying pétrolier (Total) de Hans Haacke (Les must de Rembrandt, 1986), c'est l'ensemble de l'engagement politique de l'artiste qui revient en tête (dont son Germania à la Biennale de Venise en 1993), comme la première exposition de cette œuvre à Dijon lors de l'été 1986.

Les liens qui unissent On Kawara et Giacometti deviennent ailleurs manifestes. Non seulement le peintre des Date Paintings et des télégrammes-Vanité « I'm Still Alive » avait rêvé d'une exposition avec le sculpteur suisse (qui se déroula au Consortium en 1990), mais encore son travail, à l'indéniable rigueur conceptuelle pointant la précarité de l'existence, trouve ici un écho magnifique dans un bronze de la série des « Femmes de Venise » – une relation qui s'étire un peu plus dans ce que Giacometti disait de la condition humaine : « J'ai toujours l'impression de l'extrême fragilité des hommes, comme s'il leur fallait une énergie formidable pour tenir debout ».

 

Dans la salle qui jouxte les deux portraits produits spécialement par Yan Pei-Ming (qui étudia aux Beaux-Arts de Dijon dès son arrivée en France), c'est une proposition de Bertand Lavier que l'on découvre. Après avoir présenté au centre d'art, en 1986, une série de tableaux filmés, il expose cette fois Accrochage N° 3 (2016), une installation qui projette les images de quelques œuvres-phares du XXe siècle, notamment une Date Painting d'On Kawara... Encore reconnaissables mais « transposées », les peintures rappellent ces fantômes des cours d'histoire de l'art qui se révèlent dans la lumière des diaporama et questionnent la mise à vue des œuvres, à la fois par le musée (imaginaire) et l'artiste.

Outre les Compressions étincelantes de César (certaines furent montrées au centre d'art en 1998/1999), l'on se trouve face à un très grand tableau de Frank Stella – Polombe (1994) –, exposé au Consortium en 1995 (puis achetée par le Centre Pompidou l'année suivante) : un « What you see is what you see » aux accents baroques, avec ces formes dynamiques qui toujours, chez le maître de l'abstraction américaine, paraissent relever d'une expérience inépuisable de peinture.

Rodney Graham. p. André Morin pour le Consortium  

L'installation très réussie du Train fantôme de Charles De Meaux (co-fondateur de la fameuse société de production Anna Sanders Films, liée à l'histoire du lieu), occupe la grande salle du premier étage. Sur des écrans successifs où défilent des paysages vus depuis la fenêtre d'un train, des « impressions mnésiques » de films-culte surgissent furtivement (Blow Up, La nuit du chasseur, Zabriskie Point...) et rejouent la ligne subjective du temps, le déplacement en temps réel, les Histoire(s) du Cinéma de Godard.

Enfin, le film Rheinmetall/Victoria 8 de Rodney Graham, accompagné de son dispositif sonore de projection 35 mm, nous plonge dans la contemplation extraordinaire d'un objet ordinaire et mythique : une machine à écrire d'un autre temps, dont les touches en bakélite sont peu à peu recouvertes d'une fine pluie neigeuse. Telle une Bette Davis, imperturbable et magistrale, elle semble contenir toute la puissance imaginaire de la fiction et du récit. L'histoire fait retour et continue.

 

> Truchement, jusqu'au 3 septembre au Consortium, Dijon