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Critiques Théâtre

Forbidden di Sporgersi

Avec Forbidden di Sporgersi, Pierre Meunier transforme la scène en salle des machines, toujours au bord de la panne ou du dérèglement. Un théâtre expérimental qui se ressource à un texte de Babouillec, « autiste sans paroles ».

Par Jean-Marc Adolphe

Dans le théâtre de Pierre Meunier, il n’y a généralement pas de personnages, mais des matières, comme dans Le chant du ressort ou Le tas. Loin de l’abîme pirandellien, ces non-personnages ne sont pas en quête d’auteur ; il leur faut plutôt, comme au cirque, un dompteur un peu clown, un peu acrobate. Arène d’un théâtre littéralement expérimental, surtout pas cathartique, où le spectateur est invité à assister à une leçon de choses. Et quand Pierre Meunier s’intéresse au langage, c’est encore une question de matière, phonique et phonétique, qu’il interroge, en laborantin de scène : Du fond des gorges, créé en 2011 avec Pierre-Yves Chapalain et François Chattot, tentait ce funambulisme-là.

Du souffle (et autres bruits de gorge) au mot et à la phrase, il y a du chemin à parcourir, surtout lorsque le balisage a été effacé. Forbidden di sporgersi,  qui vient d’être créé à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon (après une ultime phase de répétitions dans le lieu de fabrique de la compagnie de Pierre Meunier à Hérisson, dans l’Allier) repose sur un bien étrange livret, Algorithme éponyme. Difficile, à vrai dire, de reposer quoi que ce soit sur un tel texte, qui pourrait être perçu comme succession de didascalies d’une pièce jamais écrite, avec des personnages fantômes qui se seraient absentés « dans la file d’attente des cerveaux débranchés. »

Ce texte-là, il faut en parler, dire combien il est œuvre d’écrivain, littérature de plain-chant, quand bien même son auteure, Babouillec, n’écrit pas comme d’autres, au stylo ou sur ordinateur, mais en assemblant les pièces d’un alphabet en lettres cartonnées. Histoire singulière que celle d’Hélène Nicolas alias Babouillec, jeune femme de 30 ans dite « autiste sans paroles », qui sans avoir jamais été scolarisée, n’a – selon ses propres mots – « pas appris à lire, à écrire, à parler », a commencé soudainement, à l’âge de 20 ans, de s’exprimer en écriture : « avec la boîte à gros bobos, j’ai démarré l’ouverture de mon corps. »Avant Algoritme éponyme; un premier opus, Raison et acte dans la douleur du silence, est paru en 2009 aux éditions Christophe Chomant. Et en 2010, Arnaud Stephan, jeune metteur en scène rennais, a conçu avec elle, et depuis ses mots, À nos étoiles.

 

Poésie des engrenages

« J’ai rencontré Babouillec pour la première fois à l’automne 2010, en préparant Du fond des gorges », confie Pierre Meunier. « Travaillant la question du langage, j’étais venu passer quelques jours à l’espace Kiêthon près de Rennes, un centre pour jeunes autistes. Les premiers textes que j’ai lus de Babouillec m’ont stupéfié. […] Les questions qu’elle soulève résonnent pour moi très fortement avec le travail que je mène depuis plusieurs années sous différentes formes autour de la norme, de la limite, de l’appauvrissement de l’imaginaire, et de notre capacité à nous affranchir d’une pesanteur qui revêt de multiples formes. » Babouillec, alors : « Mystérieusement les soifs d’aventures s’autocensurent / Être ou ne pas être devient l’incessant aller-retour de la pensée. […] Est-ce là notre essence / Vivre dans le format, s’y confondre, lui appartenir, décliner une identité dans cette appartenance, cette confection de nous-même comme une image de l’être ? »

Forbidden di Sporgersi n’est cependant pas simple mise en scène textuelle des mots de Babouillec. Entouré, sur le plateau, du guitariste Jean-François Pauvros, de la danseuse Satchie Noro et du comédien Freddy Kunze, avec la complicité dramaturgique de Marguerite Bordat, de Bruno Goubert aux lumières et de Hans Kunze à l’environnement sonore, Pierre Meunier s’ingénie à encombrer l’espace de plaques translucides, de ventilateurs groupés, de câbles, filins et autres rubans de chantier, d’une énorme vis et de tubes métalliques qui viennent à former un jeu d’orgues suspendus, sans oublier un volumineux générateur qui ne manquera pas de court-circuiter et de plonger un bon moment la salle dans l’obscurité. Poésie grinçante des engrenages, des rouages, qui peut évoquer l’art d’un Tinguely, et serait ici le dedans d’un cerveau où le bricolage machinique parvient à tenir l’univers en équilibre, contre toute attente.

 

> Forbidden di Spogersi de Pierre Meunier, du 5 au 7 avril au théâtre Garonne dans le cadre du festival In Extremis, Toulouse.