<i>Déjà la nuit tombait (fragments de l’Iliade) de Daniel Jeanneteau</i> Déjà la nuit tombait (fragments de l’Iliade) de Daniel Jeanneteau © Mammar Benranou.
Critiques Performance

Fragments de l'Iliade

Pour plonger le spectateur dans l’abîme du temps mythique de la guerre de Troie, Daniel Jeanneteau pulvérise l’espace théâtral traditionnel et invite à une expérience déroutante.

Par Pénélope Saïarh publié le 9 juil. 2018

 

Il n’y a plus de fauteuils dans la profonde salle du Théâtre de Gennevilliers et rien ne délimite la scène du public : il est possible de s’asseoir sur le sol ou de rester debout, prêt à la déambulation. Cette liberté est aussi offerte au danseur (Thibault Lac) et aux comédiens (Thomas Cabel et Axel Bogousslavsky) qui viennent s’aventurer au-delà du quatrième mur. La façon dont ils possèdent, indissociablement les espaces, sans jamais prendre en considération le spectateur souligne la volonté de Daniel Jeanneteau de créer un théâtre englobant, total.

La guerre est sur le point de s’achever. De Troie, seul le minéral a survécu. Le passage du temps et des combats se traduit par la ruine de la ville et la poussière blanche à l’odeur âcre qui jonche le plateau. C’est sur cette terre désormais stérile que l’action de Déjà la nuit tombait s’efforce de se déployer. D’abord, c’est par la parole qu’elle s’élance. En off, diffusé par le dispositif sonore créé par l’Ircam, la voix du narrateur (Laurent Poitrenaux) est robotique : elle assène des fragments violents de l’épopée homérique, relatant le duel d’Achille et d’Hector et inéluctablement la condamnation de ce dernier. « D’un bond, il le frappa de sa pique (…) Le voyant fuir tout le premier, il lui planta sa pique entre les deux épaules et l’enfonça dans sa poitrine. »

Alors que la brutalité devrait vibrer, rien ne transparaît. Le ton monocorde dissone avec l’effroi provoqué par le corps en mouvement de Thibault Lac (Achille) qui envahit l’espace scénique de sa magnifique présence. Seul son corps progresse. Le récit, lui, tourne en boucle autour d’obsessions qui se manifestent par des formes multiples de répétitions. La déclinaison de la chute – dans le vers inlassablement repris « L’homme chut lourdement »  – crée un effet de tâtonnement comme si l’écriture ne cessait de se reprendre pour pouvoir toucher à la vérité de l’agonie d’Hector.

Omniprésent dans la parole, le comédien Thomas Cabel qui incarne Hector n’arrive que tardivement. Il est, depuis le commencement, assis du côté conventionnellement réservé au public. Achille vient le chercher et pour cela n’hésite pas à marcher sur le public. La lutte entre les deux guerriers se tient au milieu des regards effrayés.  « Un sang noir coula de son corps et détrempa la terre. » La terrible mise à mort est énoncée mais c’est encore dans la répétition qu’elle se donne à voir : Hector doit mourir, encore et encore, éternellement. 

La stupeur dissoute, la réconciliation finale peut alors s’incarner dans une scène finale épihanique. Priam lave le corps meurtrier d’Achille, et le guerrier nourrit le père de celui qu’il a assasiné. Dans ces gestes apparemment banals, c’est la balance de la justice ancestrale qui est  rétablie.

 

 

> Déjà la nuit tombait (fragments de l’Iliade) de Daniel Jeanneteau a été présenté  du 19 au 23 juin au T2G, dans le cadre du festival ManiFeste de l’Ircam