© Christophe Raynaud de Lage.

F(r)iction

Inspiré de La Tempête de Shakespeare, le spectacle de sortie de la 30e promotion du Centre national des arts du cirque célèbre la virtuosité d’une génération qui, sous couvert des mythes fondateurs, explore la question du genre.

Par Aurore Osellame publié le 8 mars 2019

Une musique techno, lourde et vibrante vous happe, crescendo, à mesure que vous traversez le parc de la Villette en direction des chapiteaux. Ce n’est qu’en pénétrant sous la tente que l’on comprend que ces ondes obscures accompagnent le prélude de F(r)iction, le spectacle de sortie de la nouvelle promotion du Centre national des arts du cirque. Rapidement, le regard se fixe sur une dizaine de corps dansant frénétiquement au milieu de la scène, dissimulés sous une bâche diaphane éclairée de flashs stroboscopiques. Au moment où la toile blanche s’envole, tenue à bout de bras par les dix-sept protagonistes, le ton change et l’ambiance s’adoucit. Les étudiants, mis à nus, vont s’élancer corps et âme dans une chorégraphie chevronnée et nous offrir pendant plus d’une heure toute l’impétuosité de leur jeunesse.

« Un monde inversé, celui de la création et du fantastique, de l’autre côté du miroir. » Inspirée par La Tempête de Shakespeare, cette création dirigée par les metteurs en scène Antoine Rigot et Alice Ronfard, part à la recherche d’un univers mythique. La scène devient terrain de jeu, et l’on passe d’un monde à l’autre avec une fluidité déconcertante. Christique, un garçon aux longs cheveux coiffés d’une guirlande entame une procession sur scène, pour rejoindre une plateforme de funambule aux allures de radeau en pleine mer. L’atmosphère techno mue en musique baroque à mesure que les autres acrobates, demi-dieux de tragicomédie, le rejoignent. Un peu plus tard, sur le côté de la scène, une artiste coiffe longuement ses cheveux, les enroulant autour d’un large anneau en fer. Attachés à une corde, cette magicienne mêlera danse vaudou et funambulisme pour une expérience capilotractée, hors-sol… Puis la musique fait place aux airs pop des années 1980. Un battle de human beatbox accompagne l’ascension d’un mât chinois. Dans F(r)iction, pas de loi, seulement de la liberté : celles du corps et de l’identité. Les idées se heurtent, les corps se mêlent, chaque performance est une passerelle où les artistes adoptent, tour à tour, la posture d’un héros fantastique ou d’une allégorie, présentant la grande richesse des comportements et sentiments humains.

Sous les grands mythes fondateurs, la question politique n’est jamais bien loin. Tout au long du spectacle, la question du genre est suggérée en filigrane. Tous, garçons et filles sont vêtus des mêmes sous-vêtements, culotte et brassière couleur chair. Ici pas de genre, ou presque, on interroge et on joue avec l’identité de chacun. Un garçon en tutu rejoint deux danseuses pour une série d’entrechats, une trapéziste déchire la robe légère, qui l’empêche de faire ses acrobaties, avant qu’une valse finale réunisse chaque acrobate, tous portant la même robe de bal, provenant de cette bâche, agitée du début de la production. Plus qu’un spectacle de fin d’année, F(r)iction surprend par sa maturité et la générosité dont elle fait preuve, en laissant au spectateur la plus grande marge d’interprétation.

 

> F(r)iction a été créé du 5 au 16 décembre au Centre national des arts du cirque, Châlons-en-Champagne ; et présenté du 23 janvier au 17 février à La Villette, Paris