Vue de l'exposition <i> Frontières</i> Vue de l'exposition Frontières © Musée national de l’histoire de l’immigration – Philippe Delacroix.
Critiques arts visuels

Frontières

Alors que la  France et l’Europe font face à l’épineuse question du sort des migrants, la Cité de l’immigration s’engage, et propose une exposition sur le thème des frontières. Très documentée, cette dernière démontre à quel point le désir de protection des uns est inexorablement lié à l’espoir d’une vie meilleure pour les autres. 

Par Zoé Noël publié le 5 janv. 2016

«  Vous pouvez repousser, non pas ramener, le départ n’est que cendre dispersée, nous sommes des aller simples ».

Erri de Luca, Aller Simple

 

L’exposition se découpe en trois grandes sections tournées autour des frontières internationales, européennes et enfin françaises mais si la rhétorique est rondement menée, c’est surtout la douloureuse question des migrations méditerranéennes qui est posée ici. Un peu comme si, en filigrane de tous les autres exemples qu’elle présentait, cette exposition n’était en fait qu’une tentative pour comprendre cette frontière mortifère qui se dresse devant nous sans que personne ne parvienne à mettre fin au marasme humain qu’elle provoque.

Introduite par une vidéo de Bruno Boudjelal, harragas, qui met en scène la traversée de la Méditerranée par de jeunes « brûleurs de frontières »,  l’exposition met d’emblée le spectateur dans le rôle de celui qui vit du bon côté du mur. Tournée par le truchement d’un téléphone portable, cette vidéo nous place face à l’effroyable risque que prennent ceux qui cherchent à entrer dans notre pays (ou du moins en Europe). Dès le départ, et comme un préambule, surgit cette séparation symbolique entre « nous » et « eux », construction mentale terrifiante puisqu’elle divise implicitement l’humanité en deux.

 

Bruno Boudjelal, Harragas , 2011, collection du musée de l'Histoire de l'immigration. © Bruno Boudjelal / Agence VU. 

 

Le téléphone portable, usuellement pensé comme un objet de rassemblement (qu’importe que vous soyez au fin fond du monde, vous pourrez toujours appelez vos proches et leur demander ce qu’ils mangent et où ils sont) devient ici un élément de mise à distance : l’image tangue, elle est floue comme l’univers qu’elle tente de décrire. Des hommes, jeunes, bradent leur vie pour avoir une chance de pouvoir la vivre vraiment… Mais comment imaginer qu’on se filme alors qu’autour de soi tout n’est qu’un immense amas de vagues sans aller ni retour ?

On se souvient du travail Temps mort de Mohamed Bourouissa qui avait, lui aussi armé d’un portable, tenté de ramener de la vie dans une prison en envoyant à un détenu les images de son quotidien d’homme libre alors que ce dernier répondait par sms ou images volées à cette liberté en différée. C’est sûrement cette même liberté que les harragas recherchent. En les regardant nous restons hagards, tant nous avons oublié nous-même le prix qu’elle coûte.

 

Aux frontières de l’absurde

Cette idée de la frontière comme mur infranchissable n’est pas nouvelle et l’exposition n’est pas exsangue d’exemples sur le sujet. Sont évoqués la Grande Muraille de Chine et le mur d’Hadrien avant que ne soit établit le descriptif non-exhaustif des murs frontières les plus hermétiques du monde, de la frontière américano-mexicaine en passant par le mur d’appel de la Corée du Sud qui nargue éhontément les camarades du Nord en diffusant entre les barbelés des images et des musiques d’un capitalisme idéalisé.

On pense déjà toucher à l’absurde mais ce n’est que le commencement.

L’exposition fait une mise au point historique en revenant sur l’effacement progressif des frontières à l’intérieur de l’Europe, dont on retiendra surtout, pour l’anecdote, les papiers d’identité de Pablo Picasso qui nous rappelle que le photomaton est décidément une invention esthétiquement cruelle. L’exposition revient ensuite à nos frontières nationales, l’hexagone étant frontalier de 35 pays avec lesquels il entretient des rapports différents selon les lieux et les histoires. Mention spéciale,  à la frontière franco-allemande et aux fameux aléas liés à l’Alsace et la Lorraine (« Vous n’aurez pas l’Alsace et La Lorraine…. ») qui en deviendraient presque savoureux s’ils n’avaient pas fait tant de mal. Les exemples sont édifiants mais s’il ne fallait en retenir qu’un seul, ce serait le témoignage vidéo et dessiné de l’illustrateur Tomi Ungerer dont l’enfance et les dessins décrivent parfaitement le caractère ubuesque de cette frontière mouvante qui draine derrière elle deux systèmes de valeurs et deux langues différentes, qu’elle impose tour à tour à ceux qui la subissent.

 

Des souffrances sans limites

Interrogeant ces frontières physiques et administratives et témoignant de leurs évolutions entre effacement et renforcement, c’est surtout de souffrances dont nous parle cette exposition. Face aux témoignages des familles qui ne retrouvent pas les corps de leurs morts pour faire leur deuil ou aux unes de journaux qui retracent l’horreur de cette mare nostrum devenue mare mortuum, on est saisit d’effroi. Il ne s’agit pas ici de tomber dans le pathos mais encore une fois de s’interroger sur les fondements de notre humanité.  Les photographies de Bruno Serralongue sur la jungle de Calais, dans lesquelles on peine à distinguer les abris des migrants qui y vivent, ou encore les témoignages multiples de l’exposition sont sans appel : celui qui cherche à franchir une frontière a moins de droits que le sédentaire qui reste dans son pays. En est-il pour autant moins humain ?

 

Bruno Serralongue, Abri #7, Série Calais (2006-2008), Collection du musée de l'Histoire de l'immigration. © Bruno Serralogue et Galerie Air de Paris 

 

S’il est vrai que le dispositif de l’exposition avec ses grands panneaux didactiques peut paraitre rébarbatif ; si les œuvres artistiques sont parfois trop enserrées dans le propos au risque de devenir de simples illustrations,  il ne faudrait pas s’arrêter à cela, tant le sujet mérite attention et réflexion. En démontrant la violence et l’horreur de ces lignes imaginaires, la Cité de l’immigration expose clairement les limites de leurs propos voire de leur existence, nous rappelant – si besoin il faut – qu’en faisant frontière, on fait avant tout exclusion.

 

Frontières, sous le commissariat de la sociologue et géopolitologue Catherine Wihtol de Wenden et de l’historien Yvan Gastaut, jusqu’au 29 mai au musée de l’Histoire de l’immigration.