<i>Foam </i>de Kohei Nawa Foam de Kohei Nawa © Nicolas Villodre
Critiques arts visuels

Fukami

Après l’exposition Japanorama organisée l’an dernier au Centre Pompidou Metz, la commissaire Yuko Hasegawa a conçu, pour l’Hôtel Salomon de Rothschild, une monstration sur le même principe, à la fois historique et thématique. Pour point de départ, cette fois, la notion de « Fukami », indiquant une démarche d’approfondissement, de dépassement du support/surface, de persistance « rétinienne ».

Par Nicolas Villodre publié le 17 sept. 2018

Avant Marcel Duchamp, Victor Hugo avait pressenti la dialectique ou le va-et-vient, durant les millénaires, entre signifiant et signifié avec la célèbre formule : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » que le collaborateur de la revue Jazz Hot Boris Vian appliqua à la critique musicale en déplorant que « les articles de fond ne remontent jamais à la surface ». Pour illustrer le concept flou de « fukami », Mme Hasegawa a prélevé son échantillonnage dans le cadre fort élargi d’une esthétique japonaise remontant à plus de... 10 000 ans, chronologie traversée par une dizaine de thèmes universels ou spécifiques à l’art nippon : déconstruction de l’animisme, alchimie de la perception, minimalisme, créativité de la sphère périphérique, représentation du désastre, renaissance de l’intangible, philosophie de la légèreté, coexistence, transformation.

 

Certaines « pièces » exhibées sont rares ou recherchées, qui ont pour origine la culture Ainu, d'autres viennent d'Amami-Oshima, une île de l'archipel Nansei au sud de l'île de Kyushu, certaines datent de la période « Jômon » (environ 15 000 ans) et sont issues de la province du Tōhoku, dans le nord-est du Japon (d’où est originaire Tatsumi Hijikata, croit-on se souvenir). Les œuvres ne sont pas toujours véritablement « d’art » mais, selon nous, d’artisanat. Ce sont des objets d’art déco ou mineur, quelle que soit leur valeur marchande ou symbolique (« trésor national »), à la limite du sacré. L'esprit du wabi-sabi leur confère de l’aura. D’après la commissaire, ce terme vient du wabishi et signifiait à l'origine la tristesse qui est en lien avec le concept de quotidien. Les objets quotidiens, généralement anonymes, divergent par l’anti-anthropocentrisme animiste (conception centripète de l’art, si l’on veut user de l’expression de Lévi-Strauss) qui, par ailleurs, caractériserait l’esthétique du Japon.

 

La beauté de l’objet pouvant se révéler par sa simplicité. Selon Mme Hasegawa, les photographies de vagues de la mer d’Hiroshi Sugimoto, réalisées en pose longue, relèvent de ce courant. Pour Lee Ufan, qui a fait partie du mouvement Monoha proche de l’arte povera, dans les années 1970, « il ne s'agit pas de projeter un concept dans un objet, mais d'attendre que l'objet nous parle et ceci grâce à la façon dont l'artiste l'a disposé dans l'espace : l'objet devient sujet et ceci est très proche du wabi-sabi, qui consiste à enlever ce qui est superflu. » Les poteries, boîtes, statuettes en bois, tapisseries ou motifs de papier peint très anciens (cf. Les laques de l'artiste Shibata Zeshin qui remontent à 1 500 ans), protégés sous verre ou rangés dans des vitrines, cohabitent avec des productions, des supports, des modes d’exposition plus contemporains – design, photographie, vidéo, installation, light show.

 

Comme si le double bind d’une chronologie raisonnée (= thématisée) appliquée à une histoire de l’art millénaire ne suffisait pas, l’exposition célèbre en sus les rapports diplomatiques franco-nippons, établis depuis 160 ans, faisant partie des manifestations prévues à Paris dans le cadre de la saison culturelle Japonismes 2018, d’où l’insertion d’œuvres d’artistes français comme Gauguin ayant eu un certain intérêt pour le pays du soleil levant ou plus actuels ou émergents. N’étant ni connaisseur ni amateur d’antiquités, nous avons été plus sensible aux productions proches de nous. En particulier au dallage de roche dure volcanique mise en pièces par Lee Ufan, Relatum Dwelling (2018), magnifique pièce (d’habitation) lézardée par la main de l’homme, métaphore de l’activité tellurique ou cosmique le dépassant. Ou à Foam (2018) de Kohei Nawa, une sculpture rappelant la pratique des soirées mousse de l’époque disco, cristallisant des nuées plus ou moins éphémères de mousse, conservées un certain temps dans le sous-sol de l’hôtel particulier, à 17 degrés de température.

 

> Fukami a été présentée du 14 juillet au 21 août à l’Hôtel Salomon de Rothschild, Paris