© Sammi Landweer.

Fúria

Malgré son épilogue théâtral, un monologue anticolonialiste résumant l’intention de la chorégraphe Lia Rodrigues, mais limitant la portée de sa pièce, Furia est un véritable chef-d’œuvre. Créée à Chaillot au début du mouvement des gilets jaune, la pièce était présentée aux Hivernales d’Avignon.

Par Nicolas Villodre publié le 19 févr. 2019

D’un bataclan de chiffes, de bâches et de prélarts de toutes substances amoncelés côté jardin, de l’immobilité, du silence, de la nuit émergent peu à peu des portions de corps en même temps que perce une rumeur qui ne cessera, pratiquement, d’émettre et de grossir une heure durant. De ces lambeaux de sacs-poubelle et de couchage, de la torpeur des limbes s’éveille une humanité réduite à une neuvaine de danseurs, d’une diversité de teintes et de morphologies, soit quatre hommes et cinq femmes, fondus par moments, jamais totalement confondus, qui méritent d’être tous nommés : Clara Cavalcanti, Valentina Fittipaldi, Larissa Lima, Leonardo Nunes, Carolina Repetto, Andrey Silva, Karoll Silva, Felipe Vian, Ricardo Xavier. Le porte-drapeau d’une cause perdue d’avance déploie son oriflamme et donne le signal de départ au manège. Le fanion cramoisi en appelle à l’insurrection un peu à la manière dérisoire du chiffon rouge agité par le faux-naïf Charlot dans Les Temps modernes. Comme souvent dans l’histoire, la liberté guide le peuple. Une cohorte en haillons, des naufragés médusés extraits de la toile de Géricault. Leur longue marche, sur un pas mesuré, tient du cortège processionnel, et de la migration.

La kyrielle déambule au son de tambours et de bravi d’encouragement d’un chant traditionnel... kanak destiné, précisément à la danse – quelques mesures prélevées dans du tchap ou du pilou-pilou, diffusées ad lib., du côté de Bondé, d’Ouegoa, de Canala, de Patho, de Vanuatu, de Lifou, Pouembout ou de... Maré, en Nouvelle Calédonie. Ce cycle d’accompagnement à la mélodie, au rythme et au tempo invariables, sorte de Boléro ravélien étiré au triple dans sa durée, s’amplifie et va lui aussi crescendo. Au premier acte, les danseurs défilent dans le sens des aiguilles d’une montre. Au second, annoncé par un fondu au noir, la troupe emprunte un chemin anti-horaire, comme celui qui guide les pas des danseurs de candomblé. La danse de Lia Rodrigues s’inspire ici des écrits de l’écrivaine Conceição Evaristo mais garde la ligne singulière dans laquelle se tient la chorégraphe depuis une vingtaine d’années. Engagée dans le combat social, elle ne borne pas pour autant son expression à une forme d’agitprop. Influencée par la danse-théâtre européenne, elle n’oublie pas une des artistes brésiliennes l’ayant marquée, Lygia Clark, pionnière du mouvement néo-concret, prônant le travail collectif et la participation du spectateur, qui avait justement intitulé une de ses œuvres des années soixante Caminhando (En marchant).

Comme chez Lygia Clark, comme auparavant, chez Jean Arp, l’approche de Lia Rodrigues est organique. Comme on dit à la radio, on est sur du biomorphisme ou sur une abstraction organique. Avec, comme il se doit, des teintes fauves sublimant les visages, des bleus ménageant les montures qui font penser aux schtroumpfs de Peyo, des anthropométries de nus des deux sexes, des maquillages à la Jill Masterson dans Goldfinger, des camouflages façon Rave de Karole Armitage. Les variations, les duos, pas de trois ou de plus, le travail choral auxquels se livrent ses danseurs sont plastiques, géométriques, sculpturaux, lumineux (cf. le travail remarquable de Nicolas Boudier). Le mouvement naît et se perpétue sans trêve dans un fascinant continuum que renforce, on l’a dit, la bande-son. Les corps sont toujours en mutation, en transition, en transformation, individuellement ou communément, séparément ou simultanément. D’où ces constructions éphémères de tours humaines, ces empilements circassiens, ces castells catalans et autres muixerangas valenciennes, ces pyramides de motards fort appréciées au Brésil.

La fluidité de la première partie, le ruissellement de la cordée et la combinaison groupale harmonieuse font place au conflit, à l’affrontement, à un théâtre de la cruauté, une bataille de samouraïs en déroute, une fantasia disloquée de cavaliers errants, des orgies bruegéliennes, grotesques, pittoresques, carnavalesques exaltant la luxure, la jouissance, l’onanisme, caricaturant, somme toute, l’humanité. L’arrivée du cochon de terre est célébrée par un bianpao, un chapelet de pétards crépitant comme des amorces de pistolet d’enfant. De rituel plus que de spectacle il est question. De rites païens, sacrificiels, enfouis dans le fond reptilien de l’âge le plus reculé des mythologise. Et de comportements inédits, de coutumes à venir.

 

> Furia de Lia Rodrigues a été créé du 30 novembre au 7 décembre au Théâtre national de Chaillot ; le 15 février aux Hivernales, Avignon