Gatomaquía de Israel Galván et la famille Romanès © Mat Jacob
Critiques Danse cirque

Gatomaquía

Gatomaquía c’est la rencontre du bailaor de flamenco contemporain Israel Galván et des Romanès : le dernier cirque familial tzigane d’Europe. Dans un bazar assumé, le spectacle fait intervenir un félin peu coopératif. De quoi se demander si les animaux, même les plus domestiqués par l'humain, ont encore besoin d’entrer en piste ?

Par Nicolas Villodre publié le 1 oct. 2020

En espagnol, on met bien plus que les points sur les « i ». On les accentue. Comme dans le titre de Gatomaquía qui réunit la star du flamenco contemporain Israel Galván et Les Romanès. Ce petit cirque familial parisien installé square Parodi dans le 16ème arrondissement a pour l'occasion, déménagé vers l’espace « chapiteaux » de La Villette.

 

Tout un barnum

En s’installant dans les gradins, on remarque d’emblée un bric-à-brac d’objets, d’ustensiles, de bouts de parquets. Un désordre qu'on qualifie de joyeux. Puis, se démasque rapidement le maître de cérémonie : Alexandre Romanès le bienheureux patriarche du dernier cirque tzigane d’Europe qui nous présente la soirée au micro. Au vrac apparent s’ajoute sans tarder une impression de ni queue ni tête dramaturgique. Pour les “galvanophiles”, ce chaos assumé est du déjà-vu. Et, les recyclages esthétiques et signes de pièces rapportées vont du dernier opus du bailaor - Israel & Israel donné l’an dernier à la Maison de la Culture du Japon à Paris - à ses productions plus anciennes. On pense à la chaise à bascule en acier d’Arena (2004), au sommier de lit médicalisé à relève-tête d’Apocalypse (2010), à un poème phonétique dadaïste issu du Réel (2013) au tablier de cuisine et à la grosse caisse de Fla.co.men (2014), aux ongles vernis du danseur en fausse blonde de L’Amour sorcier (2019).

 

Kiri le clown

Dans Gatomaquía, Galván fait son entrée chaussé de getas ou kiri : nu-pieds japonais aux semelles taillées dans un même bloc de paulownia, un bois originaire d’Asie. Autant dire que ces socques surélevées qui permettaient jadis aux paysans nippons et aux geishas de préserver leurs pieds de la gadoue, n’ont pas véritablement d’utilité en terre andalouse où la chaleur l’emporte sur l’ombre et la nuit, la sécheresse, sur la fraîcheur du fleuve Guadalquivir. Elles paraîtraient incongrues si le bailaor ne nous avait habitué à de tels caprices. Sur L’Entrée des gladiateurs, une marche fanfaronnante composée par Julius Fičik à la fin du XIXème siècle, le sémillant Sévillan rend une fois de plus hommage au burlesque. Il y va de sa personne, s’auto-flagellant en s’administrant une tarte à la crème, coiffé d’un chapeau melon et vêtu d’une queue-de-pie tel le meneur de revue d’un cabaret berlinois.

 

 

Bêtes de scène

Comme si les routines percussives de Galván ne suffisaient pas pour satisfaire l’audience, Gatomaquía nous réserve des surprises, des bonus, des numéros de cirque à l’ancienne exécutés dans les règles de l’art par ses hôtes les Romanès et les compagnons de Galván invités pour l’occasion. Complice de l’Andalou, le guitariste ambianceur Caracafé prend le relais de la musique enregistrée : lisant un de ses textes glorifiant le jeu de bras de la gitane et interprétant à la six-cordes des alegrías et des bulerías, deux formes festives de flamenco. Pastora Galván, la sœur du bailaor entre elle aussi en piste et s’en donne à cœur joie, le front orné d’un diadème de miss de Triana, le quartier-berceau du flamenco à Séville. Après une jongle d’escarpins à talons aiguilles, le neveu des Romanès fait lui une démo de claquettes. La mère, Délia, assiste en silence, assise côté cour, au spectacle sans y intervenir autrement que par des réactions de joie et de mélancolie. Alexandra, la fille aînée, nous gratifie quant à elle de numéros de hula hoop, d’acrobaties et de voltige à la corde et au trapèze.

Au milieu de cet enchaînement de démonstrations festives on oublierait presque que la pièce tire son nom d’inspiration féline : “gato” signifiant “chat”. Dans Gatomaquía il s’avère que de la demi-douzaine de spécimen familiers de la caravane des Romanès, seule la dénommée Cocotte représente sur scène l’espèce animale. Mais ce soir-là le matou joue les Godot et refuse catégoriquement de grimper à la corde pour rejoindre la trapéziste. Cette indiscipline rappelle sans doute les récents arrêtés pris par près de 400 communes françaises pour interdir les spectacles avec des animaux sauvages. Et bientôt, peut-être, avec les bêtes domestiques de tous poils, écailles ou plumes.


> Gatomaquía de Israel Galván et la famille Romanès a été présenté du 15 au 27 septembre à l’espace chapiteaux de La Villette, Paris ; le 2 octobre à la Biennale de Flamenco de Séville