<i>Brûlent nos corps insoumis </i>des frères Ben Aïm Brûlent nos corps insoumis des frères Ben Aïm © p. Patrick Berger

Géométrie variable

La Mac de Créteil accueillait trois œuvres chorégraphiques tendues vers une même quête originelle, celle du voyage qui vous fait ou vous défait. Dans le cadre de la Biennale en Val-de-Marne étaient programmés Deep Dish du collectif viennois Liquid Loft et Brûlent nos cœurs insoumis, des frères Ben Aïm. En parallèle, une proposition originale de la compagnie Shonen : Kid Birds.

Par Audrey Chazelle publié le 30 mars 2017

 

Dans les sous-sols de la Mac, l’installation vidéo holographique de silhouettes d’enfants, imaginée par Eric Minh Cuong Castaing et David Daurier s’offre comme un refuge dans la nuit interstellaire.

 

Kid Birds de la compagnie Shonen

Dans une obscurité totale, le visiteur pénètre l’espace où sont projetées les images-mouvements qui font apparaître puis disparaitre des présences virtuelles tout autour de lui. Le chorégraphe et fondateur de la compagnie Shonen inscrit son projet dans une recherche de « geste pur », d’essence du mouvement. Après avoir filmé des enfants amateurs dans une cour d’école, reprenant la chorégraphie de Beach Birds, de Merce Cunningham, il recompose et transpose ici le geste dans son infinité de possibles. Une œuvre cosmique et onirique qui dépouille le mouvement jusqu’à « devenir pure particule de lumière ».

Particules élémentaires

Avec Deep Dish, The perfect garden, du collectif viennois Liquid Loft – créé par Chris Haring en collaboration avec le plasticien Michel Blazy – la mise en lumière et en dissection ne porte pas tant sur le mouvement que sur la matière. Habillé d’une iconographie dionysiaque, un homme manipule la caméra sur trois jeunes femmes qui partagent un gargantuesque repas végétarien. Des bribes de conversation concernant les effets du nucléaire sur les denrées alimentaires viennent se plaquer sur les bouches de ces épicuriens dansant, rampant, crapahutant, sur, sous et autour de la table. Une consommation qui vire à l’orgie après des préliminaires rythmées par le goutte-à-goutte de l’eau menaçant de faire déborder la coupe. L’œil du spectateur circule entre les images du tournage en direct et celles projetées sur grand écran, (gros plan sur la becquée échangée entre deux femmes, sur des regards libidineux et des chairs dégoulinantes) ou la vision de l’étalage des déchets végétaux au plateau. Un art de vivre jeté à la face comme du food-porn, offert à toutes les interprétations.

De la fraternité en pâture

Le Dernier souper prend une tout autre tournure chez les frères Ben Aïm, bien que Brûlent nos coeurs insoumis s’impose comme une ode à la fraternité. Un titre des plus poétique, comme une ultime prière et une partition pour cordes, percussions et trompette d’Ibrahim Maalouf, où les musiciens au plateau emmènent le quatuor de danseurs dans une échappée belle. Partiellement visibles, les interprètes habitent l’espace par touches comme des présences fantomatiques, ouvrant la grande scène vers une obscurité lointaine. L’écriture chorégraphique se jette en peinture, à l’image de ce tas de pigment rouge qui chute à plusieurs reprises sur la grande table à l’heure du repas. Une énergie de feu se partage entre les danseurs, solidaires dans l’effort, tempérés par la douceur des ondes musicales. Une dualité à l’épreuve des corps, puissants dans leur désir, fragiles dans leur condition, vient s’imprimer dans le clair-obscur de la salle. Au commencement était le jeu, dans un espace délimité à la craie, à l’intérieur duquel les protagonistes enchaînent rondes, portés, chutes, diagonales et quadrilles. À quatre, à trois, à deux, seul, c’est comme si chacun dans son action, même désolidarisée, agissait toujours en réaction à l’autre. Comme une matière à la fois compacte et hétéroclite où chaque corps est à la fois détachable et relié à l’autre. Ne cherchez pas le fil, ce n’est qu’une histoire de lien. Les noirs-plateau qui découpent la partition chorégraphique en vignettes fondent progressivement vers une unité, en même temps que les corps se libèrent des contraintes posturales. Un spectacle dont on emporte volontiers la mélodie, qui bourdonne dans nos oreilles comme un hymne à la joie.

L’important dans le voyage ce n’est pas ce qu’on attend ou vient chercher mais bien l’expérience que l’on en fait. Le « spectacle vivant », pléonasme du discours institutionnel, n’a pas besoin de forcer le trait pour témoigner de sa vitalité. Il est comme une nouvelle terre d’exploration à chaque proposition, un objet à géométrie variable dont le spectateur est la principale variante. 

 

> Brûlent nos cœurs insoumis des frères Ben Aïm, samedi 1er avril à la salle Lino Ventura, Athis-Mons

> Kid Birds de la compagnie Shonen, du 11 au 21 mai au Prisme, Elancourt