<i>Nombrer les étoiles</i> d'Alban Richard, Nombrer les étoiles d'Alban Richard, © Agathe Poupeney.

Gothic rock

Alban Richard

Le Théâtre71.com nous a offert en cette Journée internationale des droits des femmes 2016, et en première parisienne, la nouvelle création d’Alban Richard, Nombrer les étoiles, avec une troupe réduite au quintet animée par la formation de trois chanteuses et/ou musiciennes Alla francesca.

Par Nicolas Villodre publié le 13 mars 2016

Pour une fois, la note d’intention a été suivie d’effet et le contrat, nous a-t-il semblé, respecté. Les choses annoncées ont bel et bien correspondu aux mots imprimés sur la feuille de salle. Une douzaine de ballades du temps jadis, signées des plus illustres troubadours et trouvères médiévaux – Guillaume de Machaut, Raimon de Miraval, Richard de Fournival, Thibaut de Champagne, Jaufré Rudel – nous ont été restituées au seul moyen de coups sûrs d’archet de vièle manœuvré par Vivabiancaluna Biffi, de notes égrenées à la harpe-psaltérion par Brigitte Lesne, du chant de ces deux instrumentistes et de leur consœur Christel Boiron et, naturellement, il ne faudrait pas l’oublier, des calligraphies de geste imaginées et transcrites par Alban Richard, (re)produites ou traduites par Romain Bertet, Mélanie Cholet, Max Fossati, Laurie Giordano et Yannick Hugron.

La musique ancienne et les chants mono ou polyphoniques ont une double conséquence sur les spectateurs. D’emblée séduisants – l’objet de l’amour courtois étant de charmer une belle, par tout autre moyen que l’art, hors d’atteinte – ils nous sont devenus, avec le temps, indéchiffrables, pour ne pas dire abstraits. Si cette étrangeté n’a rien d’inquiétant – tout au contraire ! – et pourrait sans doute se justifier pour des raisons linguistiques, topologiques ou historiques, tel n’est pas le cas de la danse qui, à force de stylisation, manque perdre le contact avec des pratiques artistiques auxquelles elle a été, des siècles durant, intimement liée.

 Le chorégraphe évite de commettre un impair en conservant des éléments narratifs, représentatifs, expressifs, etc., qui nous permettent de résoudre les énigmes encodées en langue morte, en vieux françois, en hexagonal d’ici, certes, mais d’autrefois, en idiome d’oc ou d’oï... Ce « langage » corporel fond, sans les confondre, les lexiques du contemporain et de la belle dance préfigurant le baroque, à base de girations mais non encore de saltations, d’effets de bras mais non encore de poignets. Il est nouveau, non encore inscrit dans les gènes des danseurs (autrement dit dans leur formation) et, forcément, pas si évident que cela à être utilisé ou communiqué au public. À cet égard, il convient de souligner la belle variation écrite pour Mélanie Cholet, interprétée sans ostentation mais avec lyrisme et intensité.

Photo : Agathe Poupeney. 

Nous avons également été sensible aux affrontements pacifiques, aux regards en coin ou s’esquivant, aux mélodramatiques « yeux dans les yeux », que ce soit entre danseurs (dans leurs duos amoureux et dans leurs parties carrées pouvant aller jusqu’aux pas de cinq) ou bien de ces derniers dans leurs face-à-face avec les musiciennes. Selon nous, la formule singulière proposée par le chorégraphe fonctionne et ce, plus d’une heure durant, malgré, pour le moment, quelque hésitation ou accroc empêchant l’idéale fluidité du mouvement et bien que la tenue et retenue du style richardien puissent donner l’impression que l’apollonien l’emporte toujours sur le dionysiaque – y compris dans le passage de transe qui fait bruyamment, spectaculairement, théâtralement, basculer la pièce. L’éclairage, en un premier temps discret, secret, dolce et chaleureux de Valérie Sigward participe activement à ce changement de ton, de registre ou de genre, en même temps que la suramplification et le traitement électro-acoustique par Félix Perdreau du souffle des danseurs en introït.

Gageons que, grâce à sa diffusion (la production est en effet légère et peut aisément voyager), Nombrer les étoiles gagnera encore en efficience et en limpidité. Telle quelle, la pièce est plaisante à voir. Et à entendre.

 

Nombrer les étoiles d'Alban Richard a été présenté les 8 et 9 mars au Théâtre 71, Malakoff, le 11 mars au TPE, Bezons. 

Tournée : en juin à l'Atelier de Paris (June Events).