Félicia Atkinson, vue large de la sculpture <i>LÖ bas </i> Félicia Atkinson, vue large de la sculpture LÖ bas © p. de l'artiste
Critiques arts visuels création sonore

Grands espaces

Au centre d’art La Criée à Rennes, Félicia Atkinson présentait une exposition personnelle et méditative, Spoken Word (Une chanson parlée), associée au cycle « Alors que j’écoutais moi aussi (…) » avec Julien Bismuth et Yann Sérandour. Rencontre avec une artiste dont le besoin d’exploration est impossible à rassasier.   

Par Anne Yven publié le 6 juin 2017

Œuvres parfois immenses, fabriquées à partir de matériaux manipulés et transformés sobrement – argile, tissus, tiges d’acier –, formes épurées renvoyant aux jouets d’enfants, sons de nature rehaussés de traitement électroniques délicats et films montrant, en plans fixes, des panoramas grandioses, invitaient au voyage intérieur.

 

Comment avez-vous construit cette exposition, traversée par le récit et composée d’objets et de formes d’art diverses ?

« Cette exposition est conçue comme une spirale. Ce mouvement est une clé pour rentrer dans le noyau des choses. Pensez au début d’Alice au pays des merveilles quand Alice tombe dans un trou. Au cours de sa chute, elle regarde des tableaux, entre dans un nouvel univers. C’est ce que permet le récit. C’est pour cette raison que l’on aime lire avant de dormir, qu’un enfant aime qu’on lui lise une histoire. Le récit nous amène dans un état qui est autre, sommeil, contemplation ou transe.


En explorant différentes façons de raconter des histoires, vous montrez que le récit n’est pas l’apanage de la littérature, bien que votre rapport au texte soit très fort.

« Oui je viens du texte. Enfant, je voulais devenir écrivain. Je m’autorisais à écrire et conter des histoires mais pas à devenir artiste, musicienne. Parce que ces métiers nécessitaient des techniques que je n’avais pas. Puis, par une opération mystérieuse, je me suis projetée dans l’art et j’ai vogué vers ces disciplines, sans compétences, en me disant que le texte serait ma barque. J’ai commencé dans la musique en faisant du spoken word, d’où le titre de l’exposition : cette discipline est à la racine de ma pratique. Le langage se balade autour des objets, des sculptures sans se substituer à elle. Les choses faites avec les mains, silencieuses, ont leur place. De la même manière, lorsque j’ai participé à Bocal, le projet pédagogique et expérimental de Boris Charmatz, je me suis servi de l’écriture pour assouplir les codes d’une discipline qui m’était étrangère, la danse. C’est très important pour moi de m’extraire de l’autorité, de la spécialisation, des discours d’individus qui maitrisent leur médium.


Vous désirez vous écarter de l’idée de hiérarchie dans les arts ou dans leur pratique ?

« Tout à fait. Ma mère est polonaise, j’ai appris le français avec quelqu’un qui avait un accent. J’aime les choses retroussées, comme une manche dont on voit l’envers. Je veux faire de la musique du point de vue de quelqu’un qui écrit, écrire du point de vue de quelqu’un qui est plasticien et être artiste plasticienne du point de vue de quelqu’un qui fait de la musique. Au-delà d’écarter la notion de hiérarchie, j’ai la volonté d’être et de rester une étrangère, d’envisager les pratiques artistiques comme des territoires que je visite. Ce décalage permet de ne pas me faire absorber par les codes.
C’est aussi une approche féministe car, à mes débuts en musique, le jargon technique m’agaçait. Beaucoup d’hommes qui font de la musique en parlent comme des ingé-son. La musique est un milieu très masculin, comme la cuisine ou la gastronomie. Je viens de voir un documentaire sur les femmes Chefs. Elles subissent cette pression patriarcale qui assène : « On a toujours fait comme ça. » Non ! Mon propos artistique est une émancipation de ce système des hommes qui expliquent aux femmes comment faire ou faire mieux.

 

L’espace est aussi une thématique très prégnante dans vos œuvres, que ce soit en musique ou dans votre approche plastique…

« J’ai grandi dans un petit appartement, je me cognais tout le temps. Et celui où je vivais quand j’étudiais aux Beaux-arts à Paris était encore plus petit. Mon rapport à l’espace dans ma pratique artistique a d’abord été très contrit. Ce rapport aux grands espaces, qui me hante et m’inspire aujourd’hui s’est construit en arpentant des espaces naturels, comme les forêts, mais aussi avec la ville, notamment Chicago, où j’ai vécu. Je me levais tôt et marchait de 9h à 18h sans m’arrêter. Je voulais tester les limites, l’attraction entre celles de mon corps et celles d’un lieu. Jauger les distances. J’ai passé beaucoup de temps à marcher, sans savoir pourquoi, je sentais seulement que c’était nécessaire.

« Enfin, la spatialisation sonore me préoccupe depuis deux, trois ans. Je traite les sons comme de l’argile ou du papier. Mon dernier disque, Hand in Hand, porte cette envie de toucher le spectateur. Je veux créer une sensation physique au-delà de l’écoute. Les compositrices Pauline Oliveros et Eliane Radigue personnifiaient les sons, leur accordaient un infini respect. Radigue a même dit qu’elle avait des choses à apprendre d’eux. Les vibrations sonores touchent et parlent d’abord à notre environnement, aux plantes, aux murs, aux animaux. On en vient à cette idée que le récit ne passe pas forcément par la langue et l’alphabet, mais par quelque chose oui, de plus grand, de cosmique.  
 

Propos recueillis par Anne Yven

 

> Félicia Atkinson, Spoken Word (une chanson parlée) s’est déroulée, du 1er avril au 28 mai