<i>Grito Pelao</i> de Rocio Molina, Grito Pelao de Rocio Molina, © Christophe Raynaud de Lage.

Grito Pelao

Après la création cette année à Avignon, Grito Pelao, de Rocio Molina est accueillie au Théâtre de Nîmes. Associée au Théâtre national de Chaillot, la danseuse flamenca originaire de Malaga consacre une pièce à sa maternité. Grito Pelao est un cri comme une ode pour exprimer une douloureuse et irrépressible pulsion de vie qu’elle a besoin de partager sur scène, animée par sa vitalité de femme, de « fille-mère », célibataire, homosexuelle, engagée dans son acte, celui de danser, comme celui d’enfanter.

Par Audrey Chazelle publié le 8 oct. 2018

Déterminée à s’accomplir en tant que mère sans renoncer à sa carrière, Rocio Molina offre généreusement cette tranche de vie intime et donne à son œuvre une valeur de témoignage qu’elle inscrit dans un temps donné, celui de la gestation, mais aussi celui du monde qu’elle habite aujourd’hui. Du pays dans lequel elle vit qui lui donne la possibilité de faire une insémination artificielle, de congeler ses ovules, de se marier avec une femme.  Elle livre au public comme à sa future fille ses vérités, son chemin de vie comme son chemin de croix. Rocio Molina met en scène sa propre incarnation de la figure maternelle, aujourd’hui à 7 mois de grossesse, aux côtés de sa vraie mère Lola Cruz, et de sa (presque) sœur, la chanteuse Silvia Perez Cruz, accompagnées par quatre musiciens. Une lignée de mères, une chaîne de « Cruz », qui de pas de deux en pas de trois célèbrent au plateau, leur joie et leur fardeau, aux côtés d’hommes complices mais en retrait.

Assise sur une chaise, le ventre rond pointé vers nous, les bras ouverts vers le ciel, Rocio Molina suspend nos regards à ses premiers déroulés de poignets tout en fluidité et en sensualité, en direction de l’habitat intra-utérin, bercé par des sons aquatiques que les peintures bleutées projetées du sol au fond de scène illustrent. Très vite, la mère, droite et insoumise, chaussée d’étincelants escarpins, petite par la taille, grande par la prestance, fait son entrée en balayant le plateau de sa marche assurée jusqu’à la barre, pour une démonstration de ronds de jambes, glissades, et frappes de pieds. Et la fille de s’inscrire dans ses pas, de marquer son empreinte dans cet héritage, imitant sur le devant de la scène les mouvements de sa mère déjà dans l’ombre.

p. Pablo Guidali

Développant sa propre danse, créant son propre langage, un mélange de postures classiques, folkloriques, féminines, masculines, Rocio Molina dédie ensuite à sa mère, qu’elle assoit, son taranto, une danse de style flamenco qui vient des entrailles de la terre, des chants des mines, où les zapateados (martèlements rythmés des pieds) s’accordent aux claquements métalliques des castagnettes entre les doigts, que la célèbre danseuse gitane du siècle dernier Carmen Amaya avait su sublimer. Rocio Molina lâche alors les chevaux en même temps que se dénouent ses cheveux et qu’en elle s’éveille le duende, cet état de grâce rare. Au son des compas, ces pulsations rythmiques créées par les combinaisons de chant et d’instrument, de chant et de danse, d’instrument et de danse, Rocio Molina incarne ses doutes, la « peur de perdre sa danse » et ce « désir de mère plus fort ». Elle parle à son « petit choux » en lui déroulant son opéra, en poèmes, sons et images, empli de tendresse et de dureté, ne lui cachant rien de son double visage, tantôt lumineux, tantôt obscure. Calme et colérique. Protectrice et narcissique.

Et malgré le caractère attractif de cette ambivalence, la danse de Rocio s’alanguit dans une démonstration stylisée, une posture davantage nombriliste que philanthrope, l’épisode du bain nu en point d’orgue. Le caractère éphémère de l’œuvre lié à cet état de corps transitoire ne traduirait-il pas finalement une quête insatiable ? Comme si Rocio cherchait à étirer ce temps de la représentation à défaut de pouvoir étirer celui de la grossesse. Et c’est plutôt par la céleste voix de Silvia Perez Cruz, dont les textes peuvent être très crus, que nous pénétrons les sphères les plus sensibles et les plus délectables de Grito Pelao.

 

 

> Grito Pelao de Rocio Molina et Silvia Perez Cruz, a été créé au festival d’Avignon puis présenté du 2 au 4 octobre au Théâtre Bernadette Lafont de Nîmes. Du 9 au 11 octobre au Théâtre National de Chaillot, Paris

> Impulso d’Emilio Belmonte, sortie en salle le 10 octobre