<i>Guerre et Térébenthine</i> de Jan Lauwerset la NeedCompagny Guerre et Térébenthine de Jan Lauwerset la NeedCompagny © Maarten Vanden Abeele
Critiques Théâtre festival

Guerre et Thérébenthine

La NeedCompany adapte le roman à succès Guerre et Térébenthine de Stephan Hertmans, qui retrace une existence marquée par la Grande guerre et la peinture. Ce ne pouvait pas être mieux ficelé, comme un rôti juteux et saignant, rempli de muscle, de chair et de nerf.

Par Marie Reverdy publié le 3 juil. 2018

Le roman de Stephan Hertmans trouve son origine dans les carnets qu’Urbain Joseph Emile Matien, son grand père, lui a légué avant de mourir. Il aura fallu plus de 30 ans à l’auteur pour offrir les contours littéraires à celui qui « vivait dans les tranchées du souvenir ». Par cette adaptation Jan Lauwers propose, dans la lignée de La Chambre d’Isabella, de poursuivre sa réflexion sur la question de l’héritage, de la petite histoire noyée dans la grande… Et comme toujours avec la NeedCompany, la partition des interprètes est redoutable : précise, ciselée et brillante comme un diamant.

 

Chronique d’une époque insensée

« L’adaptation théâtrale d’un roman est délicate et pleine de risques. Ça me rappelle à chaque fois cette vieille blague du curé qui sort du cinéma après avoir vu le film hollywoodien La Bible et qui marmonne : le livre était mieux… » Comment adapter un roman à succès ? Jan Lauwers décide de mettre l’accent sur l’autonomie des formes théâtrales et de ne changer aucun mot sorti de la plume de Stefan Hertmans sauf à les transférer à la troisième personne dans la bouche d’une femme. Viviane de Muynck entame le récit d’Urbain Joseph Emile Martien, peintre amoureux, figure d’une Europe ancienne projetée dans les tumultes de la première Guerre mondiale et du monde nouveau qu’elle a bâti sur ses ruines. Cet homme discret aux valeurs anciennes, en équilibre précaire les pieds de part et d’autre de la fracture du XXe siècle, tente de comprendre une époque que le sens a déserté. Il est héritier de son père, peintre restaurateur dans les églises, méticuleux dans les retouches qu’il porte « aux ongles des mains de l’ange de l’annonciation ». Urbain Joseph Emile Martien est fidèle à son père, fidèle aux maîtres qu’il copie, fidèle à la vérité dans la description qu’il fait de sa vie de soldat, fidèle à son amour Maria Emelia morte de la grippe espagnole qui décima la moitié de l’Europe à la fin de la guerre. Silencieusement, Urbain Joseph Emile Martien (Benoît Gob) habite la scène et dessine sous l’œil d’une caméra la naissance des formes, projetée sur deux écrans accrochés au cadre de scène. Le paradis de sa jeunesse dans la chevelure de Maria Emelia, l’enfer de la guerre par un crâne aux orbites béants, le deuil de son unique amour dans un mouvement de corps dénudant pudiquement les épaules. Trois dessins qui structurent la pièce et la vie du protagoniste.

Viviane de Muynck est seule à parler. Elle nous raconte une enfance tournée vers le plafond des chapelles, la fournaise des tranchées, la peur, la boue, les corneilles volant par nuées au-dessus des maisons dévastées, l’après-guerre, la lente agonie de Maria Emelia, l’eau dans les poumons qui oppresse le cœur jusqu’au dernier souffle et l’inconsolable douleur de la perte. Au fur et à mesure que se dévoile la vie d’Urbain Joseph Emile Martien, se dévoile l’identité de la narratrice, Gabrielle, sœur de Maria Emelia qu’Urbain a épousée par devoir et sentiment de responsabilité. Jan Lauwers, par ce choix d’adaptation, rend à cette femme la tragédie qui lui revient de droit, celle d’avoir vécu toute sa vie dans l’ombre de sa sœur défunte, d’être l’éternelle seconde, invisible jusque dans sa maternité. Elle donnera naissance à une fille prénommée, à la demande d’Urbain, Maria Emelia. Spectre de la guerre, fantôme des défunts, les vivants n’ont plus de place dans ce monde insensé…

 

 

Chaos dadaïste

Metteur en scène et plasticien, Jan Lauwers traite l’espace scénique dans un mélange de genre faisant écho à l’histoire de l’art. Une longue chaîne parcourt le fond de scène, se dresse en un corps désarticulé, monstrueusement insectoïde, à tête de vierge Marie et disparaît dans les cintres… Littéralement déchaînés, les huit comédiens, danseurs, performeurs et musiciens sont lâchés sur scène comme autant de monstres de la guerre. Le chaos aux accents dadaïstes s’abat sur le plateau en un combat magmatique d’où émergent, par pointes réalistes, des pleurs, des cris, des images de viols, de violence, de morts. L’espace intime de l’atelier, dans lequel Grace Ellen Barkey incarne une figure rassurante d’infirmière aux côtés du peintre, n’est pas épargné. Cruelle et tragique dérision de la Grande guerre ; juste ce qu’il faut de temps pour qu’elle devienne aussi absurde que terrifiante. La scène abonde de signes que l’œil ne saurait embrasser dans leur totalité ; incompréhensible monde, trop rapide et trop changeant pour être saisi. Le dernier tableau, domestique, ralentit le rythme. Il laisse échapper une odeur de biscuits, de thé, et les quintes de toux de Maria Emelia tordue de douleur sur son lit. La vie de Gabrielle s’éteint avec celle de sa sœur.

À entendre le titre, Guerre et Térébenthine, on ne peut s’empêcher d’entendre « Guerre et Paix »… La térébenthine, essence utilisée comme solvant dans l’atelier du peintre ou comme expectorant dès qu’elle se trouve dans la trousse du médecin… Maigre consolation de la gueule cassée, de l’endeuillé, des femmes esseulées, des poètes et des peintres, impossible réparation d’un monde brisé en mille morceaux. La paix vient de passer sous les fourches caudines, parfumées à l’essence amère de térébenthine…

 

> Guerre et Thérébenthine de Jan Lauwers et la NeedCompany a été présentée le 28 juin au Théâtre du Gymnase dans le cadre du festival de Marseille