<i>Hamlet-Kebab</i> de Rodrigo Garcia Hamlet-Kebab de Rodrigo Garcia © D. R.
Critiques Théâtre cinéma

Hamlet-Kebab

Rodrigo Garcia

Chez El Hayal, convivial restaurant de kebab d’Aubervilliers, Rodrigo Garcia propose une adaptation cinématographique d'Hamlet, tournée en direct et jouée par les habitants du quartier. Il redonne ainsi à Shakespeare la dimension de poète populaire qu'il avait en son temps, et que son entrée dans le répertoire a fini par nous faire oublier.

Par Marie Reverdy publié le 9 avr. 2018

 

Il est une certitude, c'est « qu'entre évier et latrines, à l'heure de la mise au baquet des repas » (Antonin Artaud), nous pouvons être saisi de la conscience aigüe de notre finitude, car « on vit seul et on meurt seul. Les seules choses réelles sont les choses physiologiques, à commencer par la mort, le reste n'est qu'un jeu d'ombres pour nous divertir de cette douloureuse idée ». (Rodrigo Garcia). L'agneau sacrifié de nos sandwichs ne saurait faire taire cette angoisse car, ainsi que le demande Hamlet, assis sur les chiottes, cache œil Air France sur les yeux : « Qu'est-ce qu'un Homme, si tout son bien et tout son temps ne sert qu'à manger, et dormir ? Une bête, rien du plus. » Une recette pâtissière à base de crème de pomme de terre, de glace au café et de mascarpone ne suffira pas à divertir le jeune prince de sa douleur existentielle.

Hamlet en deuil s'emmure dans son casque d'escrime, et alors qu'il est prisonnier de son mal, il croit voir le Danemark comme une immense geôle sans s’apercevoir que ce sont ses yeux qui sont recouvertes de barreaux. Hamlet ne peut quitter l'expérience du deuil sans prendre le risque de se perdre lui-même. « C'est jouer l'homme ivre, titubant, qui, de fil en aiguille, prend sa bougie pour lui-même, la souffle, et criant de peur, à la fin, se prend pour la nuit. » (Georges Bataille). Hamlet est un prince déjà ivre et pourtant sans cesse assoiffé, passionnément, à la folie, qui deviendra monstre pour échapper à son devenir-bête.

 

Le jeu des images

La bougie soufflée, le prince du Danemark finit par se confondre avec l’image-spectre de son père défunt, avec la mort en berline immatriculée en Roumanie qui réclame justice du fond de son cimetière. Polonius, Ophélie, Gertrude, Laërte : la vengeance broie aveuglément chaque personne-obstacle sur son passage. Voilà le triste lot qui accompagne le crédit que l'on porte aux images-spectres et à leur jeu d'ombres. Voilà aussi pourquoi Rodrigo Garcia saborde toujours les images lisses et interroge la représentation en montrant son processus de fabrication. Son théâtre n'a eu de cesse d'explorer la résistance de l'être-là face à la menace de sa dissolution dans les images. De C'est comme ça et me faites pas chier à Evel Knievel contre Macbeth, en passant par 4 ou Golgota Picnic, l'image est objet d'attention et non pas moyen de l’œuvre. L'image, jeu d'ombre, est une illusion qui nous éloigne de l'être-là.

 

 

Dès le générique d'Hamlet-Kebab, le cameraman entre dans le cadre avant de filmer, à son tour, le cameraman qui le filme : « Ceci n'est pas une pipe ». L'amateur, quant à lui, ne disparaît pas derrière son personnage, sa présence résiste. Filmé en direct, il bafouille parfois pour nous signifier, sans le vouloir, que tout ceci n'est que théâtre, bien au-delà, et malgré, son caractère in situ. Avec Hamlet-Kebab, Rodrigo Garcia reste fidèle à l'impératif de liberté qui guide son travail : indépendance face à la représentation, tant artistique que sociale. Il partage cette maxime Shakespearienne, gravée sur le fronton du globe : Totus mundus agit histrionem, (tout le monde agit en acteur). Il s'agit, pour Rodrigo Garcia, de quitter la théâtralité illusionniste et la mimésis pour se rapprocher de la liberté de l'enfant, du performeur, de l'amateur... « Il faudrait penser à la jubilation et nous rapprocher de cette expérience prenant exemple sur le chien. La joie dont le chien fait l'expérience est bien plus intense que celle d'une personne. Le chien manifeste sa joie indépendamment de celui qui en est la cause. C'est une émotion pure et libre de préjugés » écrivait-il dans Et Balancez mes cendres sur Mickey. Ce devenir-animal, garant de liberté, s'oppose au devenir-bête que redoute Hamlet.

 

Voir vrai, voir pour la première fois

Totus mundus agit histrionem car le théâtre est partout. Et totus mundus agit histrionem car le théâtre peut représenter le monde entier, sans exception. De-là, également, le désir de Rodrigo Garcia de regarder du côté de ce qui n'est que trop peu montré. « Une œuvre qui ne s'intéresse qu'aux références littéraires et intellectuelles est condamnée à l'échec, j'aime regarder du côté de ce que l'on considère comme moindre, de ce que l'on rejette au nom du bon goût, de la culture pop » affirme-t-il. Si le monde entier peut-être représenté sur les planches d'un théâtre, pourquoi ne le serait-il pas sur le carrelage d'une sandwicherie ? Et pourquoi El Hayal ne serait-il pas le château d'Elseneur ?

Il y a ce que nous voyons, et ce il y a ce qui nous regarde. Assister à Hamlet-Kebab revient à lutter contre l'image convenue d'une France qui oublie de regarder du côté de ce qu'elle croit être ses marges, en laissant dans le coin de l'irréductiblement Autre une partie d'elle-même. Si Rodrigo Garcia considère que le travail de l'artiste réside dans la liberté qu'il se doit d'affirmer contre la normalité affichée, il se pourrait tout de même qu'il fasse œuvre de « normalisation », en ce sens que El Hayal est perçu pour ce qu'il pourrait être, à savoir, le château d'Elseneur. Il suffit que cela soit dit, et montré, pour que le possible naisse. Il ne s'agit pas d'adopter l’œil du militant, mais de maintenir l’exigence inhérente à l’œil de l'artiste qui tente de « voir vrai », de voir ce qui est, bien au-delà des représentations que l'on s'en fait.

 

> Hamlet-Kebab de Rodrigo Garcia a été présenté dans le cadre des Pièces d'actualité de la Commune d'Aubervilliers les 7, 8 et 10 mars 2016. Diffusé le 28 mars 2018 à Montévidéo, Marseille