© Tristan Pérez-Martin

Hand to Hand

Un corps-à-corps, aussi martial soit-il, peut aussi prendre forme d’art. C’est en tout cas le postulat de départ du duo Hand to Hand, créé à Rotterdam en 2014 par la Catalane Roser López Espinosa, interprété par elle et le danseur Magí Serra dans la version vitriote de 2018.

Par Nicolas Villodre

 

Formée à la danse et à l’art contemporain à l’Ecole supérieure d’art d’Amsterdam puis passée, entre autres, par la compagnie d’Àngels Margarit à Barcelone, Roser López Espinosa a produit son « mano a mano » il y a quatre ans grâce à l’aide de la Conny Janssen Danst-Danslokaal #2 et des Dansaterlers rotterdamois – elle justifie, sans nous convaincre, le titre de la pièce en néoparler par sa destination première à un public... néerlandais. Dans la version donnée à la Briqueterie, elle a substitué elle-même la danseuse qui avait créé le rôle, Olive López, tandis que l’athlétique barbu Magí Serra a remplacé le danseur originel, Stein Fluijt. La chorégraphe n’a pas eu à « donner forme », pour reprendre l’expression rimbaldienne, au combat de judo promu comme performance non pas sportive mais arty, dans la mesure où celui-ci n’en manque pas, étant même surcodé. Elle en a transposé les mouvements et leurs enchaînements, a écrit une routine précise, prévisible, univoque et a prolongé la durée des hostilités – l’affrontement simulé faisant quatre fois plus que celui d’un choc dans la catégorie seniors.

Après avoir été partie intégrante du théâtre traditionnel japonais – au même titre que la musique, le chant, la pantomime, etc. – les arts martiaux ont servi de prétextes à des numéros de music-hall en Occident. On pense aux parodies créées par la troupe anglaise de Fred Karno peu après 1900 et à celles d’un Jacques Tati dans les années 1940 en France. Pour promouvoir leur discipline, nombre de clubs d’arts martiaux ont pris l’habitude de faire des démonstrations publiques censées leur attirer de nouveaux membres. Enfin, est-il possible d’ignorer les festivals présentés à Bercy depuis plus de trente ans qui attirent des milliers de spectateurs ou de sectateurs venus voir en chair et en os de grands maîtres, toutes disciplines confondues ? Nous en sommes loin ici, Hand to Hand ne donnant pas dans le spectacle grand public kitsch. Le rapport du judo à la danse, quoique immédiat, respecte les formes propres aux deux expressions et ne vise jamais à la démo virtuose.

 

p. Marta Arjona

 

D’un côté, le combat est d’emblée associé – pour ne pas dire assimilé – à l’art de Terpsichore, ironiquement bouclé par des thèmes musicaux connotés, tirés du Lac des cygnes de Tchaïkovski venant se mixer au bruit de fond de combats ordinaires : aux réactions du public, aux crissements et aux frappes au sol, aux halètements de la judoka. De l’autre, la scénographie de la chorégraphe et de Lluna Albert et l’éclairage de Remko van Wely empruntent ou soulignent l’élémentarité géométrique du dojo : le carré du tatami est bellement encadré de rouge. Le judo, de la sorte transposé, continue à être un rituel, une conjuration, par le geste juste, du combat guerrier, de la lutte à mort. Le mouvement dansé relativise y compris la raison d’être d’une discipline devenue sportive, celle qui pousse chacun des protagonistes, adversaires ou partenaires de jeu, à l’emporter sur l’autre, à l’envoyer au tapis dans le temps imparti – si possible par ce qu’en jargon nippon on nomme ippon. Ici, dans le domaine de l’art, qui a ses propres règles ou enjeux, un combat peut être truqué ; et le résultat, connu d’avance. Tout est d’emblée dit, tout est stylisé.

 

> Hand to Hand de Roser López Espinosa a été présenté du 26 au 29 septembre à la Briqueterie, Vitry-sur-Seine.