Thomas Bellinck, <i>Domo de Europa historio en ekzilo</i> Thomas Bellinck, Domo de Europa historio en ekzilo © Stef Stessel
Critiques arts visuels festival

Histoire en exil

Le metteur en scène belge a pensé son exposition Domo de Eùropa, Historio en ekzilo (Maison de l’histoire européenne en exil) comme une œuvre d’anticipation sur l’avenir de l’Europe, une narration immersive à parcourir en solitaire.  

Par Marie Reverdy publié le 3 juil. 2018

 

 

La tour de Babel s’effondre et déverse une multitude de langues à travers les terres, marquant une fracture au sein de l’espèce humaine… À moins que nous décidions de raconter l’histoire autrement, et de considérer que de cette naissance de l’altérité naît la possibilité de se reconnaitre, soi-même, comme un autre.

« La langue officielle de l’Europe, disait Umberto Eco, c’est la traduction », revendiquant ainsi la différence comme une richesse. L’espéranto part du mouvement inverse. Il exige l’union jusqu’à la fusion, il rassemble les racines germanique, slave et latine, il reconstruit la tour de Babel et la baptise Europe… L’accent en est neutre, déterritorialisé, né quelque part entre la guerre et l’utopie. Langue commune, marché commun, monnaie commune, espoir commun… Thomas Bellinck nous propose la fin d’un monde. L’Europe s’est éteinte. Nous pénétrons, seuls, dans les ruines d’un bureau bruxellois aujourd’hui dédié aux vestiges d’une union perdue. De salle en salle nous pouvons lire en espéranto, traduit en français, arabe, anglais et espagnol, les moments forts de notre histoire. Mariage et divorce des états membres, impatience des peuples, Franxit en 2023, bureaucratie écrasante. Nous parcourons, toujours seuls, notre histoire et nos angoisses, notre Europe vieille et notre union morte dans l’œuf.

Thomas Bellinck, Domo de Europa historio en ekzilo. p. Stef Stessel

 

Au seuil de l'Europe

D’une salle à l’autre nous voyageons dans les vestiges d’un monde en échec, pourtant construit sur l’utopie d’une paix qui devait nous éviter d’avoir à revivre les heures sombres du fascisme et du nazisme. Mettre à mal toutes les dictatures, tuer les Ceausescu, Salazar, Dollfuss avant qu’ils ne puissent renaitre. Après la chute du rêve communiste se dessinait les contours du rêve européen. À peine esquissé, déjà disparu. De salle en salle, nous lisons, reconnaissons des bouts de notre enfance. Une photo de Lénine, une cassette audio, la montée de l’extrême droite, le martèlement vain du « plus jamais ça ». La Pologne, l’Italie, la crise… La réalité dépasse la fiction. Ce parcours solitaire et silencieux dure 45 minutes et s’achève au comptoir d’un bar aménagé sur la terrasse du Fort Saint-Jean. Seul, toujours, à siroter un vin rouge hongrois… Face à la mer Méditerranée, nous finissons notre parcours au seuil de l’Europe. De l’autre côté se trouve l’Afrique, et au milieu, des personnes risquant leur vie à croire encore au rêve européen.

 

> Thomas Bellinck, Domo de Eùropa, Historio en ekzilo, jusqu’au 30 juillet au Mucem dans le cadre du festival de Marseille