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Critiques Performance

Hors-champ

À la Fondation Lafayette Anticipations, la chorégraphe Ivana Müller a implanté Hors-champ : dix tentes en plastique et autant de conversations pré-écrites sur l'environnement, les loisirs, un ours, les étoiles, les racines. On y entre un peu gêné et timide, on en ressort avec un mode d'emploi pour discuter avec des inconnus.

Par Léa Poiré publié le 1 oct. 2019

D'emblée, la situation crée un malaise : au premier étage du bâtiment à l'architecture impeccable de la Fondation Lafayette Anticipations à Paris, une petite poignée de tentes Quechua sont réparties sur le sol de béton, éclairées à l'intérieur par des loupiotes LED. Ces abris, synonyme de vacances-sauvages ou d'aventure-nature, soit une idée certaine de l'oisiveté et de la liberté, renvoient aussi et surtout à la privation de celle-ci : à la précarité, aux violences et souffrances, que subissent les victimes de la dés-hospitalité généralisée.

Il faut donc faire avec cette culpabilité et cette ambivalence quand on nous invite à former un duo avec une personne inconnue – toute aussi paumée que nous –, choisir une tente, en l’occurrence nommée « Conversation hésitante sur la vertu d’être ensemble », et finalement entrer dans l’abri. Le zip de la fermeture refermé derrière nous, sur les matelas autogonflants, deux scripts sont déposés, à notre attention.

 

Discuter, mode d'emploi

On met souvent sur la tête d'Ivana Müller la casquette de chorégraphe, probablement parce que depuis quelques années on utilise le terme de chorégraphie bien au-delà du champ de la danse. Dans son Hors-champ, la chorégraphie, soit l'écriture des corps – pas forcément celle des corps humains ou même des corps animés – se joue dans les espaces vacants, entre les mots déjà écrits.

On commence donc à lire. Personne A : « vous allez bien ? ». Puis on enchaîne les répliques. Personne B : « pourquoi vous me demandez ça ? Vous me trouvez un peu pâle ? ». Du coin de l’œil, on surveille notre acolyte, pour s’assurer que, comme nous, il se prend petit à petit au jeu. Le ton est frais, on sourit souvent, on rit parfois. Le script ne s'improvise pas – sauf quelques trous volontairement laissés. La réussite du moment dépend seulement du degré de notre propre engagement dans cette conversation, minutieusement écrite et délicatement ironique.

Chacun des dix abris de plastique continent sa propre partition pré-écrite, qui se répondent en échos. Dans l'une on parlera d'ours en baissant la voix, dans l'autre de plantes tropicales qui, ramenées de voyages coloniaux, s'en sortent plutôt bien dans les appartements surchauffés en hiver. Dans celle arborant un motif camouflage, c'est en anglais qu'on se demande ce que ça fait d'être la seule tente à parler, de façon plus ou moins approximative, cette langue. Là est le réel twist de l'installation performative d'Ivana Müller : en glissant sans cesse vers le dehors, les loisirs, la forêt, l'environnement et les racines, la chorégraphe nous ramène aussi sans arrêt au concret de la situation. Mais si elle nous laisse patauger dans notre gêne de départ, on sort de notre abri électrisé par l'envie de tester une nouvelle discussion avec un autre inconnu, d'échanger quelques regards. En douceur, tous ses scripts sont finalement bien là pour nous faire parler et surtout nous faire « nous parler », quand bien même on se sent un peu largués et qu’on ne sait plus trop comment s’y prendre avec le présent… 


> Hors-champ d'Ivana Müller a eu lieu les 21 et 22 septembre à la fondation Lafayette Anticipations à Paris dans le cadre du festival Échelle Humaine ; les 12 et 13 octobre à Zachęta, National Gallery of Art, Varsovie (Pologne)

> Entre-deux d'Ivana Müller et Gaëlle Obiégly du 19 au 21 novembre à la Ménagerie de Verre, Paris