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Critiques Théâtre

Hors la loi

En rejouant le procès de Bobigny, symbole de la lutte pour la légalisation de l’avortement, la metteure en scène Pauline Bureau écrit une histoire complexe et pudique de la lutte des femmes pour le droit à disposer de leurs corps. Un théâtre politique puissant qui transforme le sentiment d’empathie en révolte.

Par Camille Ferey publié le 12 juin 2019

« Deux-cent cinquante mille. » Ce chiffre glaçant est lancé au spectateur comme une arme par l’impressionnante Françoise Girard qui, dans la robe de l’avocate féministe Gisèle Halimi, rejoue le retentissant procès de Bobigny. Elle y prend la défense de de Marie-Claire Chevalier, 15 ans, menacée de cinq ans de prison pour avoir avorté après un viol. Deux cent cinquante mille c’est le nombre de femmes qui sont mortes en France depuis le début du XXe siècle pour avoir voulu avorter. C’est le nombre de fantômes qui hantent la pièce et qui lui donnent sa force et sa raison d’être : le devoir de mémoire. Face aux témoins et aux plaidoiries qui s’enchaînent, nous, spectateurs, sommes en position de jurés, interpelés, responsables, sommés de réfléchir aux contradictions d’une société certaine d’incarner les Lumières alors qu’elle dépossède de leur corps la moitié de ses membres.

À rebours de ce que le professeur d’esthétique Olivier Neveux appelle les « affects humanitaires » du théâtre faussement politique, incapables de « déployer, à partir de la reconnaissance d’une douleur, une critique de l’injustice », Pauline Bureau donne ici à l’histoire de Marie-Claire Chevalier toute la puissance de l’intolérable injustice. Et si l’on ressent de l’empathie, et si l’on pleure et qu’on a mal au ventre, on ressort surtout avec la conviction que c’est par la lutte seule que l’on peut détruire les préjugés et les pratiques d’une société injuste. Cette lutte c’est la lutte des femmes, mais aussi et surtout la lutte des classes. Car comme le rappelle Pauline Bureau, ce ne sont ni Gisèle Halimi, ni Catherine Deneuve, ni Delphine Seyrig ou Simone de Beauvoir qui se trouvent sur le banc des accusées ou dans les deux cent cinquante mille cercueils. Ce sont les Marie-Claude Chevalier, ouvrières, anonymes, parce que les inégalités de genre sont enchevêtrées et accentuées par les inégalités de classe.

 

« Mais qui ça « on ? » Nous ? »

Ces inégalités, la mise en scène de Pauline Bureau en explore toute la complexité. Lorsque, dans son bureau parisien qui remplace soudain sur scène l’humble appartement des Chevalier, Gisèle Halimi explique à Marie-Claire et à sa mère qu’au lieu de s’excuser « on va relever la tête et accuser la loi », c’est avec une naïveté poignante et puissamment significative que Michèle Chevalier demande : « Mais qui ça on ? Nous ? » Car la légitimité à mener ce combat, et les conséquences de cette lutte ne sont pas les mêmes pour toutes les femmes. À la suite du procès, Marie-Claire subira les insultes d’une société que la loi ne suffit pas à transformer, montrant que la célébrité n’a pas le même sens pour toutes : là où l’accès à l’espace public est synonyme de notoriété et émancipation pour certaines, elle est danger et honte pour d’autres.

Dans ce combat pour libérer la parole, les silences aussi en disent long, ces « silences dont mon identité est faite » raconte Marie-Claire Chevalier. Dans la société des années 1970, la voix des Chevalier est inaudible et ce sont d’autres femmes qui vont parler pour elles. Et si ces porte-paroles ont sauvé Marie-Claire de la prison, et des milliers de femmes de la mort après elle, ces dernières n’ont pas moins beaucoup de difficulté à trouver leur place dans ce combat, comme la mise en scène le met brillamment en évidence. Debout, silencieuse, pendant que sont projetées sur elle et derrière elle, recouvrant la scène, des images de manifestations ou bien les noms des signataires des 343, elle apparait à la fois entourée et noyée dans cette histoire collective.

 

 « Pour toujours j’ai 15 ans »

Loin de dénigrer le combat pour le droit des femmes à disposer de leur corps, cette approche subtile permet de raconter un traumatisme que la victoire législative n’efface pas, et écrit une histoire des luttes plus complexe que la vision simpliste d’une épopée peuplée d’héroïnes. Lorsque le rideau se lève au début de la pièce, Marie-Claire Chevalier a 60 ans et c’est à travers son regard que vont être racontés son viol et son avortement clandestin. La Marie-Claire d’hier, celle de 15 ans, surgit alors sur scène face à celle d’aujourd’hui, une superposition temporelle qui illustre le traumatisme, la trace indélébile que ces événements ont laissé sur son corps et sa vie. Avec une violence crue mais toujours juste, Pauline Bureau montre alors le viol, l’avortement, le sang. On sert les poings et on déglutit. On vit dans son propre corps cette attente terrible de l’évacuation du fœtus, car c’est cela l’avortement : un droit, des plaidoiries, des réflexions ô combien importante sur la liberté, mais aussi les heures d’attente dans les chambres, la douleur, le sang et la peur de mourir.

Grâce à la délicatesse de la scénographie, cette entrée dans l’intimité des corps n’est jamais impudique : les portes des chambres et des salles de bains sont entrouvertes, on devine les intérieurs mais la dignité de ces femmes sont toujours respectées et magnifiées. C’est un théâtre de la réparation qui prend forme en racontant l’histoire de ses voisines, mamans, sœurs, collègues et amies dont les liens discrets, la solidarité, le soin des autres leur a permis de faire face à la violence multiforme d’une société inégalitaire et machiste. Un théâtre qui donne à ces victimes le visage du courage et de la raison. 

 

> Hors la loi de Pauline Bureau, jusqu’au 7 juillet à la Comédie-Française