Chasse aux fleurs de Joost Emmerick © Yann Monel.
Critiques arts visuels

Hortillonnages d’Amiens

Le festival international des Jardins Hortillonnages Amiens fête ses dix ans. Les œuvres d’art continuent d'y pousser comme et avec les plantes, offrant de paisibles échos à l’inquiétude écologique.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 12 juil. 2019

Il pleut sur l’étang de Clermont. Entre les petites barques rassemblées au bord du ponton, les gouttes de pluie créent à la surface de l’eau comme des répliques aux nénuphars qui poussent par-ci, par-là. Pas de quoi effrayer Gilbert Fillinger ni ses équipes de l’association art & jardins, qui accueillent, tout sourire, les premiers visiteurs. C’est à cet homme que l’on doit le Festival international des Jardins Hortillonnages d'Amiens. En 2009, alors directeur de la Maison de la culture d’Amiens, il décide de participer à la réhabilitation des jardins flottants de la Somme – les fameux Hortillonnages – en invitant de jeunes artistes plasticiens et paysagistes à y créer des œuvres éphémères ou pérennes.

 

Révéler le paysage

Abandonnées au cours du XXe siècle avec la modernisation de l’agriculture française, les terres humides des hortillonnages ont été progressivement réinvesties depuis une vingtaine d’années. Aujourd’hui, ils sont une dizaine de maraîchers à cultiver ces exploitations familiales qui se transmettent de génération en génération. Voyager en barque d’une île à l’autre, c’est donc entendre le bruit des tracteurs et des hommes qui travaillent la terre, croiser des œuvres monumentales ou plus intimistes, repérer des petites cabanes de chasse et les pièges dissimulés dans l’eau.

Hormis quelques rares exceptions – une œuvre a récemment été vandalisée à plusieurs reprises – la cohabitation des cultures semble relever de l’évidence. Année après année, de nouvelles créations apparaissent sur les parcelles laissées à l’abandon, prêtées par les familles propriétaires ou la ville d’Amiens. Chacune à leur manière, elles participent de ce petit écosystème qui n’a pas d’équivalent en France. Avec beaucoup d’humour, Le jardin du pot commun (Le jardinier des villes, 2018) est ainsi autant une sculpture qu’un outil fonctionnel, puisqu’il s’agit des toilettes collectant l’urine pour le transformer en engrais naturel…

Un peu plus loin, Le jardin d’Érode, promontoire de bois incliné créé par le studio Wagon Landscaping, s’inscrit au bord de l’eau comme un rempart à l’érosion des terres, de même que le Jardin brise-lames, une des dix nouvelles œuvres créées pour la célébration des dix ans du festival. Plus métaphorique, la sculpture Affaissement de Simon Augade offre un écho à la fragilité de l’environnement : dans un équilibre qui semble précaire, une large colonne cubique d’un blanc immaculé est soutenue par des fagots de bois calcinés plongeant directement dans l’eau de la Somme. Révéler ou rendre visible : ce modus operandi est partagé par d’autres créations qui, avec humilité et sobriété, s’ingénient – comme le grand banc ondulé du Jardin des rives – à offrir aux spectateurs un cadre ou les conditions d’un point de vue privilégié sur le paysage.

Affaissement de Simon Augade. p. Yann Monel 

S’adressant à un autre de nos sens, Raphaëlle Duquesnoy propose, elle, de rendre le paysage écoutable avec ses Hortillophones, installations sonores in situ qui amplifient la mélodie de la nature. Approcher notre oreille de ces larges pavillons de céramiques donne accès à un secret bien gardé : le doux bruissement des feuilles dans le vent, l’infime son de la terre qui remue, le clapotis de l’eau et au loin, comme amortie dans du velours, les tintements des cloches de la cathédrale.

 

Urgences et fictions

Invités en résidence, les artistes sélectionnés découvrent parfois pour la première fois les traditions et savoir-faire de la région et n’hésitent pas à leur rendre hommage. Baptiste Demeulemeester et Stéphane Larcin, inspiré du poète picard Édouard David, ont ainsi conçu un jardin de permaculture qui célèbre les maraîchers et les « cabotans », marionnettes à tringle et à fil originaires d’Amiens. À proximité du ponton, une petite scène a été installée, imaginée pour accueillir des concerts au cours de l’été. Surmonté d’un cadre, il invite aussi à regarder les alentours comme un tableau… Avec son Miroir aux Alouettes, le plasticien Boris Chouvellon imagine un anti-piège de chasse XXL, sorte de vaisseau spatial aux reflets mordorés majestueusement posé sur l’eau.

D’une île à l’autre, la question écologique s’offre comme un fil rouge. Saisie au premier degré par les jardins et potagers partagés et communautaires, elle est aussi prise à bras le corps, et de façon plus réflexive, dans La pépinière des chiffonniers. Imaginée par le studio ATER environnement, le lieu se présente comme un écosystème fondé sur le recyclage de rebuts industriels : un mur de cannettes permet d’accélérer le réchauffement des sols pour les plantes qui ont besoin d’un ensoleillement plus important tandis qu’un mur de bouteilles en verre récolte l’eau de pluie… Quant à la serre tropicale, elle est isolée par des bâches et des bouteilles en plastique.

La pépinière des chiffonniers, ATER Environnement. p. Yann Monel 

 

Bien ancrées dans les problématiques écologiques, les hortillonnages ne délaissent pourtant jamais la rêverie et nous invitent à nous raconter d’autres histoires. Île était une fois s’offre alors comme une micro-aventure tout droit sortie du cerveau de Robert Louis Stevenson et réveille l’enfant qui sommeille en nous. Quant aux maisons abandonnées de Fragments et Follow me, elles convoquent l’imaginaire politique des cabanes et font germer des envies de vies reculées loin du tumulte des villes… De douces fantasmagories à poursuivre allongés sur les transats ou bercés dans les hamacs qui fleurissent de part et d’autre comme de nouvelles fleurs.

 

> Festival international de Jardins, jusqu’au 20 octobre aux Hortillonnages d’Amiens