<i>How long is now ?</i> de Liao Baboo How long is now ? de Liao Baboo © D. R.

How long is now ?

Le spectacle mis en scène par Liao Baboo et qui associe les jeunes circassiens de la compagnie taïwanaise Formosa Circus, réinvente un cirque autour d’objets du quotidien pour capter la condition pleine de mélancolie de l’homme moderne.

Par Sophie Puig publié le 1 mars 2019

How long is now ? est construit comme une succession de scènes aussi absurdes les unes que les autres. Des images de la culture de masse (Hello Kitty) et des biens de consommation courante (pain de mie, conserves, produits ménagers, etc.) : voilà pour les ingrédients. Mettre du pop-corn au micro-ondes. Faire cuire un steak sur un fer à repasser. Presser un tube de sauce avec le pied d’une table. Voilà pour les numéros. Mais attention, il n’est pourtant pas, comme on aurait vite fait de l'étiqueter, un simple spectacle gaguesque.

 

Mélancolie de la domesticité

La finesse de la pièce réside sur le jeu entrepris par la compagnie autour des codes du cirque et de ses attendus : en empruntant d’abord à l’imaginaire de la domesticité et de la banalité (boîtes de conserve à la Wharol, aspirateurs à la Jeff Koons), mais surtout, en jouant sur la narration et en détournant la notion de numéro. Ici, il ne s’agit ni de proposer un cirque de prouesse, ni de célébrer le corps circassien, mais bien de produire une étrangeté, un décalage qui donne à penser, à la manière des One Minutes Sculptures d’Erwin Wurm que les artistes citent pour référence.

Dans un décor épuré, où les objets sont organisés au sol – comme le rayonnage d’un supermarché –, les comédiens évoluent dans un silence parfois interrompu par des bruitages électroniques, dans une ambiance à la fois studieuse et pesante au comique absurde. À chaque secteur son objet, à chaque objet son spécialiste et à chaque spécialiste son numéro. Untel sera spécialiste de la ventouse, tel autre du fer à repasser, tel autre du pressé d’oranges. Et c’est finalement dans ces relations duelles et inutiles entre hommes et objets que se glisse la question de l’humain augmenté. Un humain augmenté de quoi ? De seaux, de balais, de boîtes de conserves ? Les imaginaires de l’omnipotence sont bien lointains quand on se confronte, comme ici, à notre domesticité. En toile de fond survient subtilement le postulat que l’homme augmenté de ses tares cherchera toujours une forme de poésie.

 

 
 

Trivialité : homme cherche poésie

Face à How Long is Now, on est pris d’une stupeur semblable à celle que l’on peut ressentir face à certaines vidéos YouTube qui mettent en scène des spécialistes de choses insensées empiler des assiettes à l’infini, manger beaucoup et vite, casser des murs, chanter mal avec beaucoup de conviction, se baigner dans un bain d’oeufs frais. D’abord, saisi par le vertige du vide, on se demande – presque écœuré – : pourquoi et comment en est on arrivé là ? Et puis, à mesure que l’on explore cette mosaïque de vidéos, survient une forme d’attraction. Si ce genre de vidéos sidèrent autant qu’elles fascinent c’est qu’elles mettent le doigt sur un continuum : celui de la condition humaine et moderne, dans sa dimension la plus universellement surréelle et absurde, tantôt dramatique, tantôt loufoque, tantôt émouvante. Ainsi, How Long Is Now ? est à la fois une critique de ce que Pierre Schaeffer décrit comme « l’humanité branchée sur elle même », en proie à ce que les techniciens appellent un « Effet Larsen » mais rappelle aussi, avec délicatesse, que dans le pire – le rien –, l’homme se mettra toujours à la recherche d’un recoin bizarre pour faire œuvre de poésie.

 

 

> How long is now ? de Liao Baboo a été présentée du 14 au 17 février au Musée du Quai Branly, Paris. À voir sur Arte jusqu’au 14 août.