© François Volpe.

Hymen Hymne

Tous sorcières ? C’est sur cette certitude envoûtante que nous laisse Hymen Hymne de la chorégraphe Nina Santès. Une pièce en forme de rituel magique où se fabrique, du moins pour un soir, un corps collectif capable de rêver d’autres formes de puissances.

Par Léa Poiré publié le 27 mai 2019

Il est rare de sortir du théâtre en se disant que justement, cette fois-ci, nous n’étions peut-être plus vraiment au théâtre. C’est pourtant le sort que jette la chorégraphe française Nina Santes dans Hymen Hymne en laissant la communauté d’un soir - spectateurs, performeurs, techniciens, organisateurs - croire en l’existence et au pouvoir des sorcières. Partie sur leurs traces, avec peut-être au fond d’elle-même la certitude d’en être une, la chorégraphe a rencontré sur la côte ouest des États-Unis, Starhack, sorcière et militante éco-féministe, connue pour son livre Rêver l’obscur. Gorgée de sa magie, Nina Santes réussit brillamment à la diffuser dans cette création comme un parfum entêtant, nous invitant à devenir sorcières à notre tour.

« La scène est à vous » : au Théâtre de la Bastille, on nous invite d’abord à laisser nos sacs et manteaux sur les fauteuils pour rejoindre le plateau, puis à récolter un cadeau sous la forme de feuilles de papier A4 disposées au sol et sur lesquelles sont inscrite des incantations. « Comment rêver l’obscur », « comment s’affranchir des forces oppressives », « comment brûler les concepts », « comment décoloniser les discours »...

Progressivement, l'envoûtement prends corps. Par la voix d’abord : des chants échangés entre les cinq performeurs, comme sortis du fond de leurs tripes, nappent l’espace d’un épais sortilège. La lumière se tamise, la masse de nos corps se déplace, les apparitions magiques sorties de nulle part et se multiplient. Là, perchée sur une échelle une sorcière avec deux miroirs à la place des yeux grimace sous la lumière des stroboscopes. Ici, on manipule des lunes argentées. Terminant de nous convaincre qu’il se passe quelque chose d’important sur ce plateau, la performance bascule ensuite dans un lumineux rituel de mort et de renaissance. Allongé, le corps d’un.e performeur.se, est recouvert méthodiquement de couches d’étoffes, se trouve orné d’une coiffe, parsemés de tubes-cristaux transparents et de pièces métalliques dénuées de signification économique mais chargées de sentiments. L’apparente simplicité de la scène qui se fabrique collectivement lorsque les performeurs remettent entre nos mains des petits objets à déposer sur le corps, nous transporte loin, très loin, dans la danse puis la jubilation. Tous sorcières, devenus alliés, reliés, le corps collectif d’Hymen Hymne s’invente dans l’obscurité, hors de la rationalité qui grignote notre manière de percevoir, hors des dualismes qui pilotent la pensée, planté dans le théâtre mais en dehors de toutes ses conventions.

 

> Hymen Hymne de Nina Santes a été présenté du 15 au 18 avril au Théâtre de la Bastille, Paris ; Fictions une nuit en création conçue avec Nina Santes le 8 juin à l’Atelier de Paris CDCN