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Critiques Théâtre

Illusions perdues

Pauline Bayle avait sublimé sur scène les chants homériques. Face à Balzac, la bataille est plus rude.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 14 sept. 2021

Pauline Bayle a fait de la mise en scène de textes littéraires apparemment impossible à monter sa marque de fabrique. Les souvenirs de ses adaptations de l’Iliade et L’odyssée sont encore vifs, cette manière de convoquer la grandeur par la langue fleurie d’épithètes d’Homère et d’appauvrir la scène à son strict nécessaire métaphorique : des éponges imbibées de sang pour les massacres, des paillettes pour les préparatifs de guerre, quelques accessoires de ci de là et les corps en tensions de comédiens affamés de jeu. Face à Balzac, ces partis pris restent au départ d’une efficacité redoutable : des acteurs qui changent de rôles en quelques secondes, marquant le passage d’un simple accessoire – chemise, chaussure, veste ou écharpe – ; des atmosphères traduites en mouvements parfaitement orchestrés au plateau, quelques jeux minimalistes de lumières et de sons, aucun décor. Encore une fois, l’intelligence littéraire de la metteure en scène saute aux yeux. De ces Illusions perdues, elle garde la substantifique moelle, sans rien sacrifier des multiples dimensions de ce monument du réalisme. Réduire, sans se résoudre à simplifier : on suit bien sûr la chute de Lucien de Rubempré, aspirant écrivain qui monte à Paris pour embrasser la gloire littéraire, mais se perd dans le cynisme journalistique, s’endette, et finit par se brouiller avec tout le monde à force de retourner sa veste. Mais la pièce ne se limite pas à la reprise d’une intrigue : la charge politique à l’égard des bourgeois opportunistes flairant les vents tourner, la satire de la critique et des jeux mondains, des réflexions étincelantes sur l’art du roman suintent de partout. 

Cette fois pourtant, cela ne suffit pas à emporter l’adhésion. Il est très étonnant, alors, de remarquer que la principale critique que l’on peut adresser à la pièce est elle-même énoncée sur scène. Dans son second article sur le roman de Daniel d’Arthez – performé au micro – le héros Lucien de Rubempré écrit : « Il ne faut pas opposer la littérature d’idée et la littérature d’image ». Selon lui (du moins à ce moment-là), l’idée devrait se matérialiser en image et ouvrir à l’imagination. C’est peut-être encore plus vrai au théâtre et Pauline Bayle ne parvient pas à tenir cette exigence jusqu’au bout. Progressivement les idées prennent le pas sur la forme et la langue engloutit les acteurs dans une impression de grand bavardage, parfois poussif. Lorsque les corps finissent par exulter dans quelques trop rares images saisissantes, c’est paradoxalement leur absence, avant et après, qui devient criante.

 

> Illusions perdues de Pauline Bayle, jusqu’au 16 octobre au Théâtre de la Bastille, Paris