© Gregory Batardon.
Critiques Théâtre

Imposture posthume

Au théâtre, on n’a pas souvent l’habitude d’être catapultés dans le futur, et encore moins d’en rigoler. Pas besoin de mille effets spéciaux pourtant, pour inventer des fictions d’anticipation plausibles. La preuve par Joël Maillard.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 4 avr. 2019

Nous voici donc à l’aube du XXIIe siècle. Et pour planter le décor, Joël Maillard ne s’embarrasse pas de prouesses techniques. Il fait même plutôt dans l’artisanat : une voix légèrement trafiquotée en direct, quelques lumières iridescentes, et des effets d’optiques plus mécaniques que numériques. L’illusion futuriste se jouera dans les corps, une ironie bien sentie lorsque l’on s’empare du sujet de l’intelligence artificielle.

A mi-chemin du monologue lunaire et du stand-up, l’auteur et metteur en scène campe le dernier spécimen d’une certaine humanité en voie de disparition. Unique rescapé de la première expérience médicale visant à augmenter l’espérance de vie, il est l’ultime mémoire vivante d’un monde qui n’a pas encore été totalement colonisé par les robots. Il a connu les derniers poilus, ces hommes qui ont vécu suffisamment longtemps pour « connaître Proust et Britney Spears », la mort des journaux papiers de 2049, la fusion de Dieu et du Père noël, les premiers suicides par bronzage, la mort du mythe de la supériorité littéraire de l’homme sur la machine, ou encore le fiasco qui marque la fin du football humains-robots.

Corps dégingandé et « sous jeu » aussi drôle qu’épuré d’affect, il égrène avec flegme les anecdotes, plus savoureuses les unes que les autres, venues des années dix et des suivantes, pour venir progressivement troubler la frontière entre l’homme et la machine. Dans le contexte actuel, il est nécessaire de remettre l’espèce humaine et son orgueil à sa place dans le grand règne du vivant en voie d’extinction et de l’inanimé, de plus en plus intelligent. Le propos était attendu, jusqu’à ce que Joël Maillard sème le bazar sur d’autres lignes qui nous paraissaient jusqu’alors stables. Ménageant des incursions en dehors de la fiction pour des réflexions politico-agronomiques et des allers-retours temporels entre rétro-futur, passé, présent et plus-que-futur, il nous enferme progressivement dans une boucle temporelle vertigineuse. Une manière de nous laisser en bouche un petit goût d’inquiétude quant aux bouleversements IRL à venir… 

 

> Imposture posthume de Joël Maillard a été créé du 26 au 31 mars à l’Arsenic, Lausanne, dans le cadre du festival Programme Commun ; du 9 au 13 avril au Théâtre Saint-Gervais, Genève ; du 9 au 12 octobre au Centre Culturel Suisse, Paris