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Critiques Théâtre

Iphigénie

Si Eriphile sauve Iphigénie, l’actrice qui l’incarne, Bénédicte Cerutti, sauve la mise en scène de Chloé Dabert.

Par Aurore Osellame publié le 4 mars 2019

La guerre de Troie est proche, et la flotte du roi Agamemnon est immobilisée dans le port d'Aulis depuis trois mois. Pour l'oracle Calchas, il n’y a qu’une solution pour qu’il puisse repartir : sacrifier sa fille, Iphigénie, et apaiser ainsi la colère vengeresse d’Artémis.

Dans la mise en scène de Chloé Dabert, Aulis est un décor en chantier, comme pour symboliser un purgatoire : un échafaudage couvert d’une bâche, des filets de camouflage encadrant la scène, la lumière crue de lampes led verticales, posées à même le sol, déterminent un passage. Bruits parasites, sons électroniques, semblables à ceux des passages piétons trouvés sur une banque sonore en ligne, sur le fond de scène, quelque chose qui s’apparente à de la “neige” de télévision, projeté à chaque changement d’acte, nous inspirent immédiatement un hors-champ hostile.

Ici à Gennevilliers, pas d’ogives, ni de charme antique. Rare au théâtre depuis sa première mise en scène à Versailles au XVIIe, la pièce de Racine semble avoir voyagé jusqu’à nous sans emporter avec elle l’élan tragique des alexandrins ni le souffle grandiose de la mythologie. Ambiance morne, dieux absents, diction parfois scolaire : ici, pas de transcendance. Comme pour compenser, certains acteurs se perdent par moment dans un surjeu. Iphigénie sautant au cou de son père comme une adolescente, Achille faisant des sorties de champ parfois grotesques. On entend à deux reprises quelques rires dans la salle. La tragédie serait-elle devenue un drame bourgeois ?

C’était sans compter sur Eriphile qui vient sortir la pièce de sa torpeur. Tout droit sortie de l’imagination de Racine, ce personnage abandonné par les dieux, sombre alter ego d’Iphigénie, sacrifiée à sa place, porte à elle seule toute la charge émotionnelle de cette mise en scène. Sculpturale et obscure, l’actrice Bénédicte Cerutti excelle jusqu’à la dernière minute. Dans une ultime image saisissante de beauté, elle apparait, vacillante et troublée et s’effondre sur l’avancée de l’échafaudage. Un jeu de lumières transforme la passerelle en radeau, la scène semble onduler grâce à la projection d’une lampe bleutée. Et alors que l’on voyait cette Iphigénie partir à la dérive, la pièce est sauvée par cette dernière scène qui nous apporte quelques instants ces émotions que nous n’avions pas réussi à saisir.

 

> Iphigénie de Chloé Dabert a été créé du 8 au 15 juillet au festival d’Avignon et présenté du 18 au 22 février au T2G, Gennevilliers