Elisabeth Schwartz dans Isadora Duncan de Jérôme Bel © Tanz im August/HAU Camille Blake

Isadora Duncan

Le chorégraphe français Jérôme Bel, qui a pour habitude de dresser le portrait de danseurs et danseuses, continue sa série avec Isadora Duncan. Une figure révolutionnaire du début du XXème siècle, mise en corps par la spécialiste Élisabeth Schwartz et en mots par Chiara Gallerani, toutes deux excellant dans l'art de communiquer la danse.

Par Nicolas Villodre publié le 10 déc. 2019

Présentée au théâtre de la Commune d'Aubervilliers dans le cadre du festival d'Automne à Paris, la dernière création du chorégraphe Jérôme Bel, Isadora Duncan, s’inspire, y compris dans sa structure, de l’autobiographie de la pionnière de la danse libre. « Comment écrire la vérité, à propos de soi même ? » demande t-elle dans cet ouvrage sobrement intitulé My Life et publié en 1927, deux mois après sa mort.

Ce livre là, « lu un peu par hasard » par Jérôme Bel - sans doute lors d’un vol transatlantique, pris avant le crash du Concorde en 2000, ce qui l'a peut être dégoûté à jamais de prendre l’avion - s’arrête, comme le spectacle, sur la période russe de la danseuse de légende. Isadora Duncan en 1921, prit parti pour le Parti et composa un héroïque solo sur l’Étude Opus 8, n°12 d’Alexandre Scriabine, Étude révolutionnaire. Entre-temps, nous avons droit à une conférence dansée, brillamment animée et commentée en direct par la performeuse Chiara Gallerani, illustrée par la plus grande duncanienne française Élisabeth Schwartz, et transmise à des volontaires la rejoignant un court moment sur scène.

Malgré quelque coquetterie, quelque affectation, quelque simulacre de « performance », malgré le style professoral de la conférencière et le bachotage qui résulte de la répétition d’un même solo, la magie agit. La difficulté étant pour ce genre d’exercice de faire simple. On sent l’attention de l’audience, la montée en intensité et en puissance, du fait de la redite d’un même thème musical et de ce que paradoxalement les chorégraphes appellent "variation". Celle-ci est fixée soit par la notation soit grâce à la transmission orale, comme cela fut le cas pour Élisabeth Schwartz qui reçut l'héritage isadorien par Julia Levien, élève d'Anna Duncan l'une des six filles adoptées par Isadora.

 

Que tout corps devienne danseur 

Le programme était composé de pièces chorégraphiques très brèves : Water Study, écrite entre 1900 et 1905, sur la Valse de Graz D. 924, n° 12 de Schubert ; une « œuvre de jeunesse », datant de 1901, sur le Prélude n° 7 de Chopin ; le Moment musical sur le morceau éponyme de Schubert ; Mother, après la mort tragique de ses deux enfants, sur l’Étude pour piano en ut dièse mineur, opus 2, n° 1 de Scriabine ; et, au final, la Révolutionnaire. Dans un but pédagogique, chaque opus est bissé, dansé en silence, puis en musique, accompagné ou non de didascalies chorégraphiques de la part de la présentatrice. 

Ces « mots de la danse » communiqués de bouche à oreille, d’une Isadorienne à l’autre, sont, comme à l’âge du balbutiement de la notation gestuelle transmis à base de verbes d’action et d’expressions telles que : jaillir, gicler, dégouliner, tendre vers, désirer, chercher, revenir à soi, accepter, frappé des poignets, mouvement des bacchants, ondulation, vague, éclaboussure, tourbillon, abandon...

La danse d’Isadora Duncan, restituée par Élisabeth Schwartz, atteint alors le but que s’était fixé la novatrice et qu’elle énonce en exergue de la version originelle de son autobiographe en citant le Zarathoustra de Nietzsche : « ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau. »


> Isadora Duncan de Jérôme Bel a été présenté du 3 au 5 octobre au Centre Pompidou ; du 28 au 30 novembre à la Commune dans le cadre du festival d'Automne à Paris ; les 26 et 27 mars au Grand Théâtre de Dijon dans le cadre du Festival Art Danse ; le 3 avril à La Raffinerie de Bruxelles, Belgique, dans le cadre du festival LEGS de Charleroi Danse ; les 15 et 16 mai à Hellerau European Center for the Arts à Dresde, Allemagne ; du 17 au 19 septembre au FringeArts à Philadelphie, États-Unis ; du 22 au 24 octobre au Mousonturm à Francfort, Allemagne ; les 27 et 28 octobre au BIT October Dance à Bergen, Norvège