Jacqueline Mesmaeker, <i>Versailles avant sa construction</i>, 1981, vue de l’exposition à La Verrière Jacqueline Mesmaeker, Versailles avant sa construction, 1981, vue de l’exposition à La Verrière © Courtesy de l’artiste / Isabelle Arthuis
Critiques arts visuels

Jacqueline Mesmaeker

L’artiste belge, qui a quitté l’univers du stylisme dans les années 1970, clôt le cycle « Poésie balistique » à la Verrière. Dans cette exposition millimétrée comme un jeu de piste, chaque pièce fonctionne comme un indice discret et ambigu. Une œuvre d'un rare minimalisme qui trouble les mécaniques de l’attention.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 5 févr. 2019

 

« La belle avance, qu’un livre sans image, sans causeries ! » s’exaspère Alice dès l’incipit du best-seller de Lewis Carroll. La fillette n’a alors aucune idée de l’aventure hallucinée qui l’attend. Une mise en abyme gentiment moqueuse du lecteur qui s’apprête lui aussi à plonger dans ce « pays des merveilles », sobrement suscité par des mots en noir sur des pages blanches. C’est à peu près dans le même état que l’on se trouve au premier coup d’œil sur l’exposition que le commissaire Guillaume Désanges consacre à Jacqueline Mesmaeker pour clôturer son cycle « Poésie balistique ».

Jacqueline Mesmaeker, Fouquet en cascade, 2017, vue de l’exposition de à La Verrière. p. Courtesy de l’artiste / Isabelle Arthuis

 

L’espace qui s’ouvre sous la verrière de la boutique Hermès à Bruxelles se distingue par son austérité. Sur les murs latéraux : des colonnes de mots en lettres capitales – de « afin » à « effeuiller », de « vodka » à « non » ou encore de « ruse » à « défense » et de « riz » à « ravin ». Sur le mur d’en face : une photographie frontale de paysage (format A1 environ). Au centre : une petite vitrine meublée de vieux dépliants. Trop austère. On tourne un œil vers la verrière et ses jeux de transparence dans l’espoir de divertir son regard. Mais, tout en le faisant glisser le long des murs blancs, il bute sur un liseré rose. Première scorie. On plisse les yeux, se rapproche : un tissu pastel parfaitement plié comble une fente. Plus haut, un autre souligne le cadre d’une fenêtre, ou encore un interstice entre le sol et le mur. On revient alors aux cascades de mots et on se met à déchiffrer ce qu’on avait d’abord balayé d’un battement de cil. La mécanique ludique du cerveau s’active. Entre jeu de « mot mystère » en vogue dans les magazines télé et poésie automatique, les lettres qui se répètent à chaque ensemble de mots forment « Versailles » d’un côté. Et de l'autre « Fouquet » – du nom du riche mécène des arts emprisonné à vie par lettre de cachet mais aussi de la brasserie huppée où Nicolas Sarkozy a fêté son élection en 2007. Soit. Avant le patrimoine, l'absolutisme ; après, le présidentialisme. 

 

Jacqueline Mesmaeker, Versailles après sa destruction, 2018, vue de l’exposition de à La Verrière. p. Courtesy de l’artiste / Isabelle Arthuis

 

Dialectique de chantier et de classes

« Versailles avant sa construction » est d’ailleurs la légende associée à la pièce-maîtresse de l’exposition : cette vue presque documentaire de rase campagne dont le point de fuite central donne un champ de profondeur parfait entre deux rangées d’arbres. Les mêmes codes que la vue typique depuis le château vers ses jardins (celle-là qui met dans la peau du visionnaire). Le bon sens veut que l’artiste ait simplement photographié un bout de terre morose perdu en bordure d’autoroute. Le genre de « paysage bas de gamme » ou « déclassé » auquel on ne prête généralement aucune valeur, mais voilà que le label « Versailles » et le cadre doré lui valent attention. Sur le mur opposé, un miroir de même dimension au tain écaillé se présente comme « Versailles après sa destruction ». Signe d’une aristocratie éteinte ou reflet d’une nouvelle élite dite « progressiste », férue d’art contemporain et de foulards de luxe ? On pourrait aussi se dire que l’énigme réside dans le Cogito. Ou, plus esthète, que le spectateur fait 50% de l’œuvre et que par ce geste en forme de ready-made, Jacqueline Mesmaeker le reconnaît et lui rend grâce. Ou alors botter en touche : tout ceci est absurde et ne renvoie qu’à la vacuité de la représentation.

Jacqueline Mesmaeker, Secret Outlines, Versailles, 1998, vue de l’exposition de à La Verrière. p. Courtesy de l’artiste / Isabelle Arthuis

 

En travers de la salle, la vitrine suit la dialectique : entre les deux cadres, l’avant et l’après, il y a Versailles, ses jardins à la française, ses chambres royales, sa galerie des glaces. Tous ces clichés dupliqués sur des dépliants touristiques dont on contemple l’un des spécimens mis sous verre. Là encore, la mise en exposition fait la rareté. En y regardant de plus près, on remarque des erreurs qui rompent la promesse de la standardisation. Nouvelle scorie. Un léger trait de crayon vient compléter une voûte tronquée par le cadrage de la photographie de la galerie des glaces, ajouter une tête de lit monumentale à la couche royale, insérer une poule s’échappant du champ imposé sur le Parc du Petit Trianon : revanche du libre-arbitre sur les images figées que l’on nous suggère de vénérer comme un joyau du patrimoine français et extension de Louis XIV –  despote en bonne place dans le top trois des « Grands hommes de la nation », aux côtés de Napoléon Bonaparte et Charles de Gaulle. L’air de rien, à la pointe de son critérium – un geste « clandestin », comme le souligne Guillaume Désanges –, Jacqueline Mesmaeker déstabilise cette « politique du regard ». De la même manière que la poire pétrifiée, datée du XIXe siècle et exposée sous une vitrine adjacente, ressurgit par lézardes et microsillons d’une pierre qui la neutralisait pourtant.

 

Économie de l’attention

C’est sans théâtralité ni radicalité que Jacqueline Mesmaeker s’infiltre dans l’espace, avec un respect certain pour l’ordinaire et le dévalué, le célébrant comme une force souterraine et tranquillement déterminée. Une petite lutte des classes en somme qui vient se cogner contre les murs de la Fondation d’entreprise : ce paradoxe n’est pas pour embarrasser cette artiste caméléon, dont l’œuvre plurimédia se soustrait à tous les sens. « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », écrivait Mallarmé… Finalement, son œuvre reste en tête longtemps après être sorti de l’exposition : outre une illustration de l’économie de l’enrichissement, ferment du capitalisme contemporain théorisé par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre1, c’est à celle de l’attention qu’il faudrait à présent méditer.


 

1. Lire l’entretien « Là où tout est luxe, calme et rentabilité » par Aïnhoa Jean-Calmettes et Guillaume Heuguet, in Mouvement n°88

 

> Jacqueline Mesmaeker, jusqu’au 30 mars à la Verrière, Fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles